samedi 4 septembre 2010

Stéphane Huber ou l'enfance de l'art


STÉPHANE HUBER OU L'ENFANCE DE L'ART

Avec ses machines-jouets, Stéphane défonce le territoire de ses toiles-chantiers pour transformer ses peintures en un art des paysages imaginaires. Pour lui, l'art plonge ses racines dans l'enfance, dans l'acte créateur spontané et non dans la gravité conceptuelle. S'il fait allusion aux grands inventeurs, comme ceux du monochrome ou de l'action painting, c'est pour souligner le jeu qui préside à leur démarche. Il considère ses peintures comme des gags. A vrai dire, sans les détails humoristiques, son travail pourrait paraître monumental et sérieux. Il aime certes la grande peinture mais refuse sa solennité. Il admire la peinture classique mais veut peindre de manière plus comique que tragique, plus ludique que pathétique. Il pratique un faire pour faire, pour rien, pour rire. On peut donc s'attarder sur la dimension sérieuse et critique de son travail. Mais ce n'est pas l'effet recherché. Ce qui intéresse l'auteur, c'est l'étincelle créatrice qui préside au travail.
Les Tractopeintures, comme l'indique C. Cesbron dans un article consacré à Stéphane, naissent du désir de voir ce qu'il y a derrière la surface de la peinture. L'acte de peindre n'est pas uniquement celui de recouvrir mais en même temps de gratter. Gratter la matière certes, mais aussi notre propre surface. Il s'agit de sonder l'enfance de l'art, avec ingénuité et espièglerie. Les œuvres ici répondent aux questions cruciales du peintre. Comment ça marche quand on peint ? Qu'est-ce que peindre ? Que fait un peintre ? Qu'est-ce qu'un peintre ? Qu'est-ce que la peinture ? Plus généralement, qu'est-ce que faire de l'art ? La réponse ne tient pas dans l'affirmation d'une définition mais dans la désignation d'un acte par sa trace. Les sillons des Tractopeintures sont l'écriture d'un mouvement, d'un geste.
La peinture du XXe siècle est liée à l'outil, à la manière de faire et au détournement de l'usage habituel du pinceau. On trouve cette même remise en cause de l'usage en musique contemporaine, lorsque l'on aborde autrement son instrument pour en tirer des sons nouveaux. Le comment de la forme est devenu dans ces pratiques plus important que le quoi du sens et du contenu. Le comment révèle la matérialité des choses, en quoi elles sont faites, le grain, la texture, l'étoffe commune des œuvres et du monde. Ce qui semble une forme d'abstraction, avec la disparition de la figuration, est aussi une forme de concrétion. La peinture moderne se caractérise par un certain matérialisme opposé à l'idéalisme classique. Le travail du signifiant importe plus que l'expression du signifié. De même, Stéphane n'anticipe pas le sens de ses œuvres. Il laisse voir comment elles se font et en quoi elles sont faites. Pour lui, il n'y a pas d'autre fond que celui qui est donné par la forme de l'œuvre. Le discours sur la forme de l'œuvre, loin d'être son fond, n'en serait qu'un avatar. Le discours sur l'art, à moins qu'il ne se donne lui-même comme art, serait en quelque sorte le négatif de l'art. Il n'y a de discours que celui de l'art lui-même. L'art ne saurait être un moyen en vue d'une fin conceptuelle. Il est sa propre fin, un signifiant pur.
Il s'agit pour le peintre de cheminer, de comprendre les mouvements qui donnent vie à l'œuvre, de suivre l'évolution artistique et d'écouter la peinture. On parle de mouvement pictural au sens figuré pour désigner la succession des styles dans l'histoire. Au sens propre, cela peut désigner le geste du peintre. En fin de compte, entendre les mouvements, dans les deux sens de mouvements artistiques et mouvements concrets de la création, ne se réduit pas à plaquer dessus un discours stable. Les différents mouvements historiques sont liés à différentes sortes de mouvements gestuels. Il faut, pour entendre ces mouvements, les effectuer soi-même ou encore pouvoir constater leur effectuation.
Les dernières peintures de Stéphane intègrent des éléments de récupération, des canettes, des objets, des lettres en relief, des jouets (bétonneuses, voitures, figurines et poupées). On trouve par exemple un petit bonhomme coincé dans le cadre de la toile. On trouve aussi des couvercles de pots de peinture, des pinceaux. Un skate glisse sur la tranche du cadre. La peinture tend vers la sculpture, le ready made. On trouve des références au monochrome ou à l'action painting. Mais les jouets, les animaux, les miniatures rappellent sans cesse le monde de l'enfance. L'action man vient tourner en dérision l'action painting. Le détail contraste avec la grandeur de la toile, comme un terrain de jeu trop vaste. On trouve donc une tension entre l'aspect monumental et l'aspect dérisoire. C'est l'aspect dérisoire qui l'emporte. Le détail suffit à faire basculer le solennel dans le comique. Seulement, le jeu prend de l'ampleur sur un terrain aussi profond. La profondeur se résout en anecdote amusante et cette dernière gagne en profondeur dans son contexte magistral.
Outre ses tracto-peintures, Stéphane présente une série de dessins humoristiques à propos de l'art. N'y a-t-il pas un écart décisif entre des dessins attachées à railler le marché de l'art et les Tractopeintures ? Je perçois les premières comme un moment critique et les seconde comme une réponse affirmative. Stéphane, selon moi, montre dans ses peinture ce qu'est l'art : une forme joyeuse de dévoilement, après avoir démontré ce qu'il n'est pas dans ses dessins. Mais il conserve le goût du comique dans ses dessins critiques comme dans ses prises de position picturales. Il ne se contente pas d'ironiser, de manipuler un second degré dissolvant, d'afficher un nihilisme hautain, mais s'investit pleinement dans la conquête sans fin des mondes que l'art poursuit. Il ne perçoit pas ces deux activités de dessinateur et de peintre comme deux moments. Pour lui, il s'agit toujours de jouer. Certes, les dessins véhiculent un message à propos du monde de l'art tandis que les peintures restent davantage formelles. Mais c'est le geste pictural qui doit se retrouver dans le dessin, celui de l'incongruité, de la farce, du hors propos, de la confrontation des univers et des échelles.
Les dessins montrent l'étroitesse égoïste des hommes face à l'art. Stéphane s'en amuse plus qu'il ne s'en afflige. Il ne s'agit pas d'une position engagée. Le mauvais goût ne lui apparaît pas un scandale artistique. Le bon goût n'a même rien à voir avec l'art. La morgue ou l'inculture des personnages dessinés lui apparaissent tout à fait naturelles. Il montre l'inachevé sans se désoler de ne pas atteindre l'idéal. Il s'amuse de l'art sans colère ni aigreur. C'est un cynique et non un moraliste. Il ne cherche pas à montrer la bassesse du jugement commun par rapport à l'art mais à montrer qu'au fond les discours sur l'art répondent à la même logique dérisoire mais fondamentale que celle des questions triviales et ordinaires de la vie de tous les jours. Le but n'est pas de dénoncer l'orgueil du milieu artistique ni la médiocrité du néophyte. Il est de montrer cette trivialité ordinaire et joyeuse de l'humain.

R. Edelman, 2010

Qui êtes-vous ?

Je suis professeur de philosophie à l'Ecole de design et à Lisaa à Nantes, dirige la revue de philosophie et de technique Tiroir et préside l'association Ouvroir d'Urbain Potentiel. Vous pouvez me contacter ici : raphael.edelman@yahoo.fr