mercredi 13 juillet 2011

Réponses sur le design



Réponse à :
http://designethistoires.lecolededesign.com/2011/06/de-lobjet-icone-au-design-thinking/

Le design global répond au besoin actuel d'intégrer a priori l'éthique à la technique au lieu de la déléguer uniquement au politique. Traditionnellement, on considère que la technique est neutre et que la responsabilité incombe à celui qui l'utilise selon sa manière de l'utiliser. Aujourd'hui, ce modèle est à remettre en cause. Les acteurs du système technicien sont trop nombreux et dispersés, les responsabilités sont diluées et l'éthique doit s'appliquer à chaque niveau. La Charte de l'esthétique industrielle est un document important mais qui ne contient selon moi que deux articles spécifiquement éthiques. Il me paraît utile d'importer en design d'autres règles issues de la bioéthique, comme celles de la transparence (ne pas dissimuler d'informations aux personnes), de la bienfaisance (équilibre risque/bénéfice dans les interventions), du respect du consentement (ne rien imposer) et de la justice (ne pas léser une partie de la société). On peut ajouter la protection des informations personnelles. On trouve ces dimensions dans le serment d'Hippocrate réactualisé en 1996 par le professeur Bernard Hoerni (http://fr.wikipedia.org/wiki/Serment_d'Hippocrate_r%C3%A9actualis%C3%A9).

 

Réponse à :

http://designethistoires.lecolededesign.com/2011/06/design-industriel-et-economie-des-moyens/#more-1370
La notion d'économie de moyen me paraît renvoyer à deux paradigmes différents. Ici c'est le paradigme industriel : rentabilité et fonctionnalité. Mais elle renvoie à mes oreilles également à celui du bricolage que C. Levi Strauss oppose à l'ingénierie : se débrouiller avec les moyens du bord, être inventif avec trois fois rien, à partir de ce que l'on a sous la main. Le modèle de la nature s'oppose alors à celui de la machine. En réalité, il n'est pas certain que la nature ou la machine répondent à l'économie de moyen. Les deux peuvent emprunter des voies complexes, sinueuses et mener vers l'entropie. Par ailleurs, la production en série, qui présente certes une certaine économie, peut-elle vraiment conduire à une diversification ? On présente trop souvent le choix pour le client, parmi une gamme de couleurs et de motifs, comme un moyen de personnalisation. Il me semble que la véritable personnalisation vient de l'usage et non de l'objet. L'usage d'un instrument de musique fabriqué en série peut être divers. Mais cela réclame tout de même de l'artiste qu'il soit en mesure de s'approprier l'objet et de déborder les réglages d'usine. En ce qui concerne l'esthétique industrielle comme remède à l'éblouissement technologique, comme ascèse rationaliste contre une mystique techno-scientifique, l'idée est féconde. Toutefois, l'aspect "communiquant" du designer, en tant qu'il produit aussi du signe, de l'identité et du rêve, ne fait-il pas de lui un agent moyennement efficace de ce désenchantement de la technique ?

 

Réponse à

 

http://www.larevuedudesign.com/2011/06/14/un-contexte-favorable-au-design/

Je ne pense pas que le salut, par rapport à un éventuel déclin des valeurs, se trouve exactement dans l'objet, ni même dans sa dimension symbolique. Ce serait plutôt dans les systèmes issus du design global. Ceux-ci, soit dit en passant, ne sauraient être entièrement révolutionnaires. La rupture avec le passé se fait aussi par sa relecture. Le modèle productiviste doit évoluer vers des modèles environnementalistes et participatifs par la force de l'imagination comme de la mémoire. Mais la mutation s'annonce complexe et difficile. D'où vient l'impulsion ? Certes partiellement de l'Etat mais aussi des médias, des usagers, des employés, des instances internationales, des communautés et des associations etc., bref de la société toute entière. Et ce sont aussi les acteurs internes qui importent. Au cœur même de la conception, les équipes composites de designers, ingénieurs, artistes et scientifiques doivent tenter d'élaborer les meilleurs dispositifs sur les plans économiques, éthiques et écologiques. La science, la technique et l'économie ne sont sans doutes pas morales en elles-mêmes. Mais la division des pouvoirs et des tâches doit évoluer vers plus de transversalité. La fusion des différents paramètres doit avoir lieu en amont, dans le projet, sans quoi il y a peu de chance de la retrouver en aval. On ne peut lancer des projets qui ont toutes les chances d'échouer à plus ou moins long terme. Dans cette entreprise, il faut se méfier à plus d'un titre des parodies vertes et solidaire, du greenwashing et du carewashing. En ce sens, le design doit effectivement se distinguer du pur marketing.



Réponse à :

http://designethistoires.lecolededesign.com/2011/10/esthetique-industrielle-leconomique-et-le-social/



Cet éclairage historique des problématiques actuelles est particulièrement intéressant. La question de l’organisation du travail est centrale dans le design que ce soit comme méthode de projet ou comme projet même. On peut distinguer de façon schématique Loewy et Gropius. Ce sont deux façons d’envisager l’éthique du design. Loewy appartient à une époque où l’on pouvait espérer libérer l’homme par l’abondance et la disponibilité des biens. Le fordisme appartient à ce modèle d’émancipation qui révèle aujourd’hui ses limites : prolétarisation, gadgétisation, normalisation, pollution etc. Le projet d’émancipation sociale de Gropius me paraît différent, moins économique qu’esthétique : réunir l’art et la vie d’une façon plus démocratique que l’art décoratif à connotation bourgeoise. Toutefois, ces deux approches reposent sur la même division technocratique du travail. Les designers-ingénieurs d’un côté et les producteurs-consommateurs de l’autre. La question actuelle est de trouver un design où la création et la production ne sont plus distincts. Le travail de la main et de la tête réconciliés doit permettre la réalisation de l’individu. Or cette émancipation est en marche de manière assez superficielle. On demande à l’usager de participer (gratuitement) à la production-consommation (en triant ses déchets, en donnant son avis, et toutes les formes de DIY). Mais ne s’agit-il pas souvent de parodie ? Par exemple Fablab. Peut-on se convaincre que cette technologie soit une manière de donner de l’autonomie ? Elle dépend d’un système technique fortement spécialisé (production d’énergie, d’électronique, de réseaux). Ce qui surprend d’ailleurs est que l’on encense la créativité personnelle dans nos sociétés alors qu’on ne l’attend guère autant des sociétés traditionnelles. Y a-t-il un lien entre l’accumulation prothétique de nos sociétés et le désir que l’individu soit à lui seul une culture ?






Qui êtes-vous ?

Je suis professeur de philosophie à l'Ecole de design et à Lisaa à Nantes, dirige la revue de philosophie et de technique Tiroir et préside l'association Ouvroir d'Urbain Potentiel. Vous pouvez me contacter ici : raphael.edelman@yahoo.fr