dimanche 19 juin 2011

Culture et technique

Nous opposons généralement culture et technique dans la mesure où la tradition occidentale a élaboré sa conception de la culture en l'opposant le plus souvent à la technique. Cette opposition entre culture et technique recoupe celle mieux connue entre théorie et pratique ou encore entre esprit et corps.
On trouve chez Platon les prodromes du rejet de l’art et de la technique au nom de la recherche de la vérité. Connaître la nature d’une chose est contraire au fait de la produire. Platon rejette les poètes et les sophistes parce que leur démarche consiste à inventer et non à découvrir. Pour Platon, produire est copier la nature et s'en éloigner. Le philosophe au contraire ne produit rien mais cherche la vérité. Platon ne semble pas considérer qu'il y ait une technique de la philosophie bien qu'il développe les notions d'ironie, de maïeutique ou de dialectique. Pour lui, la technique proprement dite ne concerne que les choses concrètes.
L’apologie de la contemplation contre l’action ne relève pas uniquement du domaine des sciences. On appelle arts libéraux les arts libérés de la matière, alors que les arts mécaniques apparaissent plus grossiers aux yeux de la culture classique. Ainsi, on distingue encore aujourd'hui les écoles d’art appliqué et les écoles des beaux-arts. Nous voyons donc qu'après avoir été écartée du champ des science, la technique se trouve éloignée du domaine artistique. La notion de génie, opposée à celle de métier, fait de l'artiste une sorte de pur esprit, sans prendre en considération son labeur, son savoir faire et ses technique

On ne saurait nier cependant qu’il ne peut y avoir d’art sans technique. La notion d'art est relativement récente. Elle descend de celle d'artisanat dans les société traditionnelles. L'art, qui est l'élément de la culture, reste tributaire des techniques autant que l'artisanat. Chaque révolution technique entraîne une évolution de l'art.
Les anthropologues ne peuvent étudier les cultures (au sens de civilisations) qu’en analysant les outils conservés dans le sol. Notre civilisation a également évolué en fonction des inventions. L'art de peindre par exemple a subit des modifications grâce aux inventions de la chambre obscure, du chevalet et de la peinture à l'huile. L'apparition de l'électricité et de l'électronique a encore fortement bouleversé notre manière de faire de l'art.
La dernière grande révolution culturelle est liée à ce que l'on appelle l'industrie culturelle. Aujourd'hui, l'art est devenu un produit de consommation et représente un marché conséquent aussi bien au niveau de la culture populaire que savante. La démocratisation de l'art sous l'effet conjugué de la diminution du temps de travail et de l'accessibilité des médias entraîne une redéfinition de l'art et de son statut.

Le monde moderne est un monde technique et technologique. Or nous avons vu que la culture s'est constituée en mettant à distance la technique. Il nous apparaît donc important de réhabiliter la technique dans le champ de la culture. Ceci est d'autant plus nécessaire que la technique, que nous l'ignorions ou non, ne cesse de transformer la culture. Le développement d'une culture de la technique est donc nécessaire autant pour les futurs acteurs de la vie culturelle que pour les techniciens qui ne sont pas toujours informés des enjeux de leurs pratiques.
Parmi les questions liées au rapport entre la technique et la culture, on peut s'interroger par exemple sur la manière dont la technique transforme les savoir-faire en produits. Dans le domaine culinaire, les produits préparés réduisent la marge d'activités du cuisinier. Il y a ainsi une foule de gestes qu'une assistance matérielle a fait disparaître. Plus aucun peintre aujourd'hui ne prépare lui-même ses pigments. Or cette prise en charge industrielle de processus créatifs, si elle facilite la tâche des artistes et du public, peut induire une standardisation ou un appauvrissement de la production culturelle.
A un niveau plus global, la technique moderne oblige à repenser la question de la responsabilité. Lorsqu'un accident industriel a lieu, les responsabilités incombent à une grande quantité d'acteurs : les politiques, les ingénieurs, les scientifiques, les ouvriers etc. On peut dire que la technique moderne implique une complication des systèmes au point que ces systèmes extrêmement rapides paraissent mener leur vie propre. Ainsi, au niveau des médias, les informations, qu'elles soient politiques, économiques, scientifiques ou culturelles, s'échangent en grand nombre sans que l'on puisse bien mesurer les effets sur la vie sociale. Une culture de la technique doit donc nous amener à mieux comprendre la manière dont nous communiquons aujourd'hui aussi bien à travers les œuvres que les messages médiatiques, publicitaires, politiques, etc.

Pour conclure, le problème que nous avons soulevé est que, d'une part, notre héritage culturel s'est constitué à travers une certaine défiance à l'égard de la technique et que, d'autre part, la technique n'a cessé de se développer et de transformer la culture. Ainsi, la tâche de la philosophie aujourd'hui me paraît de devoir accueillir pleinement la question de la technique dans son champ de réflexion. Le but est d'acquérir une certaine maturité vis-à-vis de la technique. Pour l'instant, les réactions restent fortement émotionnelles, avec des technophiles d'un côté et des technophobes de l'autre. Or une approche mesurée et lucide de la technique doit nous permettre de développer des usages mieux adaptés des techniques et de mieux les intégrer dans nos environnements naturels et culturels.


Raphael Edelman, Nantes le 19 juin 2011

Crédit photo :
http://www.imprimerie-faguier.com/occident.html

Qui êtes-vous ?

Je suis professeur de philosophie à l'Ecole de design et à Lisaa à Nantes, dirige la revue de philosophie et de technique Tiroir et préside l'association Ouvroir d'Urbain Potentiel. Vous pouvez me contacter ici : raphael.edelman@yahoo.fr