lundi 16 janvier 2012

LES MODÈLES ORGANISATIONNELS

Le terme "organisation" vient du grec Organon qui signifie instrument de travail. Cet instrument peut très bien être uniquement théorique, comme l'organon d'Aristote qui est un traité concernant les règles de la pensée et de la science. On parle le plus souvent dans ce cas de méthode, c'est-à-dire de la voie, de la manière employée pour réaliser quelque chose. Or cette organisation trouve à s'appliquer au champ de la pratique. Dans ce cas, on peut parler d'une structuration de l'espace. On peut étudier par exemple l'organisation scientifique du travail, ou bien encore l'organisation clandestine réticulaire. Nous analyserons les modèles d'organisation de l'espace en général, des plus méthodiques, c'est-à-dire les plus contraints, aux plus libres. Il s'agit de comprendre les avantages d'une organisation stricte et ses inconvénients, ainsi que la manière dont une organisation peut être souple sans être totalement anarchique.

      1. L'organisation hiérarchique
Ce qui caractérise l'organisation hiérarchique est qu'elle conduit à l'exécution par un agent d'une action ordonnée par un autre agent considéré comme supérieur. La hiérarchie semble être bien souvent le principe même de l'organisation. Un organisme fonctionne en vertu d'un certain ordre où des éléments sont coordonnés à ceux auxquels ils obéissent. On sait par exemple que le système nerveux coordonne nos organes. Nous allons nous intéresser au système hiérarchique dans les différents domaines politique, économique et esthétique.


A. Champ politique

Lorsque l'on emploie le mot de hiérarchie, on pense immédiatement à un rapport de pouvoir avec d'un côté les dominants et de l'autre les dominés. La figure de la pyramide illustre assez bien cette relation de subordination. Elle montre que les dominés sont plus nombreux que les dominants bien qu'ils soient moins puissants, ce qui paraît paradoxal. La Boétie emploie la figure pyramidale en précisant que sans l'obéissance du bas de la pyramide, ceux d'en haut n'auraient aucun pouvoir. Les dominés participent ainsi à leur domination. C'est ce qu'il appelle la "servitude volontaire". Le tyran domine les courtisans qui dominent le peuple. Chez Leibniz, le sommet de la pyramide représente la domination divine. La hiérarchie suppose donc une échelle, avec des degrés ou des échelons que l'on monte ou descend. La mobilité sociale verticale du modèle républicain suppose de pouvoir gravir cette échelle indépendamment de sa naissance. Mais on peut aussi descendre. Les crises successives depuis les années soixante supposent cette menace de dégradation et d'exclusion. L'échelle graduée s'étend entre deux pôles opposés. Ceux-ci constituent par exemple l'axe sacré/profane, masculin/féminin, ou culture/nature. Ces axes peuvent se chevaucher et être figurés par l'organisation d'un village distribué entre centre et périphérie, comme chez les indiens bororos du brésil (C. Levi-Strauss, Anthropologie structurale, "Organisation sociale"). La figure de l'étoile, avec son centre, irradie sur les côtés, comme la capitale d'une ville. On la retrouve dans le panoptique de J. Bentham ou dans la diffusion radiophonique ou télévisée. Dans Surveiller et punir, M. Foucault analyse le Panoptique de Bentham qu'il considère comme le modèle de tout dispositif disciplinaire : "(...) à la périphérie un bâtiment en anneau ; au centre, une tour ; celle-ci est percée de larges fenêtres qui ouvrent sur la face intérieure de l'anneau ; le bâtiment périphérique est divisé en cellules, dont chacune traverse toute l'épaisseur du bâtiment ; elles ont deux fenêtres, l'une vers l'intérieur, correspondant aux fenêtres de la tour ; l'autre donnant sur l'extérieur, permet à la lumière de traverser la cellule de part en part (...). Autant de cages, autant de petits théâtres, où chaque acteur est seul, parfaitement individualisé et constamment visible (...). De là, l'effet majeur du panoptique : induire chez le détenu un état conscient et permanent de visibilité qui assure le fonctionnement automatique du pouvoir (...). Bentham a posé le principe que le pouvoir devait être visible (tour centrale) et invérifiable (persiennes) (...). Dispositif important, car il automatise et désindividualise le pouvoir. Celui-ci a son principe moins dans une personne que dans une certaine distribution concertée des corps, des surfaces, des lumières, des regards (...). Grâce à ses mécanismes d'observation, il gagne en efficacité et en capacité de pénétration dans le comportement de hommes ; un accroissement de savoir vient s'établir sur toutes les avancées du pouvoir (...)".
Une autre image de l'organisation hiérarchique est celle de la machine. En particulier, chez Lewis Mumford, la "Mégamachine" désigne l’organisation sociale depuis l'antiquité. La phalange macédonienne, l’Égypte pharaonique, l’empire des Ming ou d'Alexandre sont selon lui de puissantes machines. Dans ces organisations militaires, économiques, religieuses, techniques et politiques, l’homme devient le rouage d’une mécanique complexe. On pourrait appliquer aisément cette image au système totalitaire analysé par Hannah Arendt avec la direction centrale d'un parti unique tentaculaire étendant son influence dans les moindres détails de la vie privée.
Ce qui caractérise la hiérarchie est qu'elle permet de classer les éléments avec clarté et assigne une place précise à chaque chose et chaque personne. Il y a donc une dimension cognitive de l'organisation. Platon a suggéré l'analogie entre l'organisation de la Cité et celle de l'individu dans la République. Ce faisant, il introduit le thème de la continuité psychosociologique. Ainsi il y a quatre vertus de l'âme : la tempérance, le courage, la sagesse, et la justice qui est l'équilibre des trois autres. Ces quatre vertus internes renvoient à la structure externe de la société : a tempérance pour les producteurs, le courage pour les guerriers, la sagesse pour les gouvernants. La justice sociale tient à l'équilibre entre ces classes. Il y a dans la société une partie qui gouverne, les philosophes rois, et une autre qui obéit, tout comme l'esprit gouverne le corps. Il est intéressant de noter que la métaphysique reste prisonnière de cette ambiguïté qui assimile une vision de l'intellect à une vision politique. Par exemple, la notion de liberté, qui est chez Descartes une puissance de l'esprit, provient du statut politique d'homme libre opposé aux esclaves chez les grecs. La représentation, qui est une faculté mentale dans la philosophie kantienne, renvoie également au système de la démocratie représentative. Comme la société, la psychologie est hiérarchisée avec des fonctions nobles, intellectuelles, supérieures et d'autres basses, physiques, inférieures. La hiérarchie structure donc la société, la psychologie mais aussi la science. Un texte lui-même doit être hiérarchisé, avec les chapitres majeurs et d'autres subordonnés. Politiquement, l'éducation va trier les citoyens qui maîtrisent le langage de ceux qui n'ont pas reçu d'enseignement. Autrement dit, la science participe d'une hiérarchisation de la société en séparant les savants et les ignorants. Toutefois la philosophie initie une sorte de renversement hiérarchique en valorisant la docte ignorance à travers l'ironie socratique. Il y a dans la philosophie une volonté anti-hiérarchique. Cependant, celle-ci ne fut pas respectée par tous les philosophes. En effet, nombreux sont ceux qui depuis Platon ont valorisé la rigueur logique et scientifique au détriment du mythe et de la poésie.
Max Weber distingue différents types de hiérarchie : la domination rationnelle de la bureaucratie et de la loi, la domination traditionnelle des coutumes, et la domination charismatique. La domination bureaucratique établit des places prédéterminées qui seront remplies par les individus. La fonction prime sur l'homme qui lui devient substituable. Cette dépersonnalisation suppose une absence de participation réelle au système formel. A aucun moment l'individu ne peut modifier le système. Il le fait simplement fonctionner. La domination traditionnelle quant à elle relève d'un système de caste. Il s'agit toujours de séparer les emplois nobles de ceux plus prosaïques. Si l'on observe les travaux de Levi Strauss, on verra des structures sociales hiérarchisées. Les structures de la parenté, par exemple, supposent des rapports de pouvoir et d'obéissance. La famille offre un bon exemple de domination traditionnelle alors que le travail aujourd'hui possède une dimension bureaucratique. La dimension charismatique se retrouve dans les deux : la figure du père ou celle du président.


B. Champ économique

L'économie est traditionnellement l'art de gérer sa maison (oïkos nomos peut être traduit par règles de la maison). Cela comprend l'organisation matérielle des biens et celle des humains qui composent la famille avec les esclaves, les femmes et les enfants. Chez Xenophon, l'économie domestique suppose une distribution des rôles de l'homme, de la femme et des domestiques ainsi qu'un rangement ordonné des objets. Le premier livre de La politique d'Aristote donne également une idée de l'organisation domestique (http://remacle.org/bloodwolf/philosophes/Aristote/politique2a.htm).
L'organisation moderne technocratique de l'économie est plus large que l'économie domestique. Elle comprend celle du travail, de la production, de la communication, de la circulation, de la consommation, des déchets, etc. On peut dire que l'organisation scientifique du travail tayloriste s'est répandue dans le loisir et la consommation à partir de Ford au début du XXe. Le rôle de l'éducation, de l'information et de la communication dans cette diffusion est particulièrement important. Le développement technique et pédagogique correspond à l'avènement des techno-sciences, d'un savoir-pouvoir redoutablement efficace. Ivan Illich montre dans son oeuvre que les compétences sont distribuées entre les spécialistes (médecin, ingénieur, etc.). Le consommateur ou le travailleur sont prolétarisés et soumis aux techniciens. Ceux qui ont le plus de pouvoir sont ceux qui maîtrisent une connaissance. Les ingénieurs sont censés maîtriser la meilleure organisation, la plus rationnelle. "One best way", l'unique et meilleure méthode, selon Taylor, est la plus pratique et plus rapide que les spécialiste peuvent établir. Celle-ci est le fait d'experts qui rédigent des instructions écrites. Ils opèrent ainsi le divorce entre réflexion et exécution, entre ceux qui savent et ceux qui obéissent
L'économie est hiérarchisée dans la mesure où les ressources sont différentes en fonction de la place de chacun dans l'organisation. Par exemple, les dirigeants d'une entreprise possèdent davantage que leur employés. Une étude des Nations unies sur le patrimoine des ménages publiée en décembre 2006 montre que 2 % de l'humanité concentre 50 % du patrimoine de la planète, alors que la moitié de la population mondiale n'en détient que 1 %. Comme on le voit, l'évolution des techniques n'a pas nécessairement entraîné plus d'égalité économique. L'Etat est censé corriger les inégalités engendrées par l'organisation économique. Mais on remarque que l'organisation des entreprises et celle de l'Etat forment un ensemble complexe et solidaire. Ils ont le même vocabulaire et des intérêts communs (Eric Hazan, LQR. La propagande du quotidien). On peut se demander si l'écart entre les richesses est un défaut qui tarde à être supprimé ou au contraire un élément crucial du système. Les analyses marxistes, que l'on trouve d'ailleurs récupérées par l'extrême droite dans sa lutte contre l'immigration, montrent que le profit suppose une main d'oeuvre pauvre et bon marché. La pauvreté est organisée pour former une espèce d'esclavagisme. Cette pauvreté subie et asservie se distingue, notons-le, de la pauvreté volontaire des partisans de la décroissance.
N'est-il pas cependant naturel que la société soit hiérarchisée ? Toute société suppose des échanges entre différents corps de métiers qui se complètent. Le cordonnier, le maçon, le tailleur, le boucher s'échangent des biens pour subvenir au besoin de chacun qui, autrement, ne saurait réunir toutes les compétences nécessaires à sa vie. L'évolution des techniques amène à une encore plus grande spécialisation. Cette spécialisation permet encore plus d'échanges et d'épanouissement individuel dans le domaine de chacun (Adam Smith, La richesse des nations). Mais spécialisation n'implique pas nécessairement hiérarchisation. Avec l'avènement de l'organisation scientifique du travail et la séparation de la conception et de l'exécution (Winslow Taylor 1856-1915), la hiérarchisation prend une tournure radicale. On passe alors de la division sociale du travail à sa division technique, selon Karl Marx. Ce passage correspond à une forte hiérarchisation entre décideurs et exécutants. Ici la modernité correspond à un renforcement des hiérarchies sociales. Cette évolution technique est d'ailleurs basée sur une évolution morale ou l'effort est valorisé pour lui-même. Jusqu'à une date relativement récente, le plaisir au travail ne parut pas avoir d'importance, voire même parut déconsidéré. "Il faut un grand caractère pour faire des choses ennuyeuses, monotones et désagréables" affirmait Taylor (Catherine Ballé, Sociologie des organisations). On saisit ici la morale doloriste de Taylor (cf. Weber, Ethique protestante). Depuis Henri Ford (1863-1947) se développe une société de consommation, organisée sur le modèle productiviste du travail. La société de consommation, les loisirs et les congés payés, se développent, non pas tant par philanthropie que pour absorber et dynamiser la production industrielle. La douleur est alors compensée par le confort. Mais la prolétarisation observée dans le travail se répand dans les loisirs. La perte du savoir-faire est suivie de celle du savoir-vivre. On perd l'habitude de se distraire intelligemment, de communiquer, de cuisiner par soi-même, etc. Les objets sont de plus en plus automatisés. Ce phénomène motive actuellement le développement réactif du fait-maison, du bricolage, des outils de cuisine etc. 
 

C. Champ esthétique
La hiérarchie se retrouve sur le plan esthétique. Par exemple, les bâtiments des puissants seront plus grands et plus beaux que ceux des sujets. En principe, les beaux quartiers s'opposent aux quartiers pauvres ou aux bidonvilles. Bien sûr, les quartiers populaires possèdent parfois leur propre charme et les quartiers résidentiels peuvent être d'assez mauvais goût. Mais plus de moyens sont disponibles dans les quartiers riches que dans les quartiers pauvres. Marx a noté également une différence entre ville et campagne dans l'Idéologie allemande, même si sur le plan esthétique les citadins se sont plus à souligner l'esthétique des campagnes à travers l'art romantique ou impressionniste.
La hiérarchie se retrouve en musique avec le compositeur, le chef d'orchestre et les interprètes, ou le leader et les accompagnateurs. Au cinéma, on distingue le réalisateur, les premiers rôles, les seconds rôles et les techniciens. Le générique traduit l'importance des participants. Autrement dit, l'organisation du système artistique reste hiérarchisée, en dépit de l'idée reçue selon laquelle les artistes seraient libre de faire ce qu'ils veulent. Aujourd'hui, les grands noms de l'art contemporain prévoient des plans qui sont montés par des petites mains, souvent des étudiants des beaux-arts. L'industrie musicale suppose une foule d'agents autour des musiciens eux-mêmes qui parfois gagnent plus que le créateur lui-même.
De nombreuses discussions existent sur la hiérarchie des arts : la querelle des anciens et des modernes, celle de la peinture d'histoire ou de genre, des beaux arts ou des arts mécaniques, de l'avant garde ou de la culture de masse, etc. Ces débats sous-tendent des considérations sur la hiérarchie sociale. Des penseurs comme T. Adorno ou B. Stiegler ont dénoncé le système de domination représenté par la culture de masse. Plus grossièrement, on accuse le peuple d'avoir mauvais goût. Le cinéma, la bande dessinée, le rock peinent à se faire reconnaître comme arts. Quand la culture populaire n'est pas assimilée à un simple divertissement, elle est encensée comme contre-culture. Celle-ci peut rejoindre l'avant-garde. De même, la culture officielle classique peut être considérée comme vulgaire par l'avant garde. En retour, le classicisme peut taxer de dégénérée l'avant-garde. On se rend rapidement compte que la classification des genres artistiques est liée à divers positionnements idéologiques.

      1. L'organisation transversale
La figure transversale est en opposition avec le modèle hiérarchique dans la mesure où elle exprime le fait d'être de travers au lieu d'être droit. L'idée ici est aussi de couper, de prendre la tangente, de ne pas suivre la voie établie mais de prendre un raccourci. Aujourd'hui, on parle de transversalité pour désigner la cohabitation d'activités auparavant séparées. On parle aussi d'organisation horizontale. Ce qui caractérise l'organisation horizontale ou transversale est donc l'absence de hiérarchie. Cela implique que l'on peut participer au système quelque soit la nature ou le niveau de ses compétences. Autrement dit, le système transversal se veut égalitaire.
La condition post-moderne relative à ce mode d'organisation suppose, comme l'a analysé JF. Lyotard, la fin des méta-récits, c'est-à-dire des discours d'autorité et des hiérarchies. La pluridisciplinarité place chaque discipline au même niveau sans donner la priorité à l'une sur l'autre. Par exemple, la philosophie n'est plus la mère de toutes les sciences, ni même de toutes les disciplines. Elle cohabite dans les projets avec les sciences et les techniques. La planification technocratique a laissé place au projet qui s'appuie sur une diversité d'acteurs aux compétences très diverses. Il s'agit, en apparence du moins, d'un système plus égalitaire que hiérarchique. Il suppose la participation de chacun. "Dans le modèle humboldtien de l'université, écrit Lyotard, chaque science occupe sa place dans un système que couronne la spéculation. Un empiètement d'une science sur le champ de l'autre ne peut provoquer que des confusions, des bruits, dans le système. Les collaborations ne peuvent avoir lieu qu'au niveau spéculatif, dans la tête des philosophes. Au contraire, l'idée d'interdisciplinarité appartient en propre à l'époque de la délégitimation et à son empirisme pressé. Le rapport au savoir n'est pas celui de la réalisation de la vie de l'esprit ou de l'émancipation de l'humanité ; c'est celui des utilisateurs d'un outillage conceptuel et matériel complexe et des bénéficiaires de ses performances. Ils ne disposent pas d'un métalangage ni d'un métarécit pour en formuler la finalité et le bon usage. Mais ils ont le brain storming pour en renforcer les performances" ( La condition postmoderne).


A. Champ politique

Le pouvoir central, selon Montesquieu, doit être divisé pour assurer la démocratie. Le pouvoir législatif (Sénat, assemblée, référendum) est chargé de voter la loi, le budget de l'Etat et de contrôler l'action du pouvoir exécutif. Le pouvoir exécutif s'occupe de gérer la politique courante de l'État et d'appliquer la loi élaborée par le pouvoir législatif. Ce pouvoir est partagé entre le président de la république (chef de l'État) et le gouvernement dirigé par le premier ministre. Le pouvoir judiciaire a pour rôle de contrôler l'application de la loi et sanctionne son non respect. Ce pouvoir est confié aux juges et aux magistrats, qui se fondent sur les textes de lois (qui sont rédigés par le pouvoir législatif) pour rendre des décisions. On doit donc suivre le principe de division du pouvoir en démocratie. Or Alexis de Tocqueville, dans son ouvrage De la démocratie en Amérique (1833), accentue la division en ajoutant au pouvoir central des contres pouvoirs : les localités, les associations et les médias. Le droit de vote comme la liberté presse sont des mesures de protection contre les abus des gouvernants. On peut considérer que tout ce qui ne relève pas du pouvoir central ou local offre une alternative à la démocratie représentative. La démocratie participative repose surtout sur le troisième pouvoir, celui des associations. Actuellement, le quatrième pouvoir, c'est-à-dire les médias, est souvent proche du pouvoir central tandis que les associations représentent mieux le contre pouvoir militant.
Aujourd'hui, les médias indépendants, comme ceux qui se trouvent sur internet, offrent une formidable visibilité à la vie associative ou militante. L'intelligence collective et la technologie collaborative, représentés par exemple par wikipédia ou divers forums, reposent sur des interactions horizontales ou disparaît la différence entre amateur et spécialiste. Sur le terrain, la politique de la ville, visant réhabilitation et insertion, utilise la participation. Quant à la politique du pays et du développement local, elle consiste en actions territoriales, animations, productions, visites, exports. Les décisions pour ces politiques engage différents acteurs et repose sur la coproduction entre Etat, collectivités territoriales, associations et entreprises. Le rapport entre aménagement et paysage est typique du rapport entre techniciens et militants. Les associations locales luttent parfois contre les promoteurs qui désirent faire passer une route dans un endroit que les riverains veulent préserver (A. Berque, Cinq propositions pour une théorie du paysage). On peut également citer comme exemple de participation le développement durable qui a besoin de la collaboration de chacun dans son comportement quotidien (tri des déchets, économie d'énergie, etc.). Cette politique donne le sentiment que chacun est un acteur de la société. Mais en même temps elle tend à diluer les responsabilité. La hiérarchie des responsabilités dépend du degré de puissance des acteurs qui ne saurait être identique. Par exemple une entreprise consomme et pollue plus qu'un particulier.
La démocratie parlementaire et représentative, basée sur le vote et l'élection des représentants du peuple, est sans doute moins hiérarchique que la tyrannie. Mais on peut se demander s'il ne s'agit pas encore d'une forme de hiérarchie. En effet, on constate que les élus ont des privilèges que n'ont pas les autres citoyens. On sait également que nos dirigeants appartiennent à une élite plutôt fortunée et sont rarement issus du peuple. Enfin, leurs décisions sont le plus souvent imposées au peuple, sous prétexte qu'eux savent davantage de choses que l'homme de la rue puisqu'ils sont conseillés par les experts. Pour compenser cette inégalité, la démocratie participative s'ajoute à cette démocratie représentative. Il s'agit de faire intervenir les localités et les associations dans les décisions et de ne pas laisser uniquement les élus et les techniciens décider. La démocratie participative complète la démocratie parlementaire dans le sens d'une meilleure transversalité. Il serait toutefois exagéré de parler là de démocratie directe, car les rôles restent distincts et les échelles de décision plus importantes que dans une micro-société.
Les crises nucléaires, alimentaire et medico-techniques ont favorisé le doute et la participation. C'est la crise qui remet en cause la compétence de l'expert et ouvre une brèche à l'amateur. L'expertise technique a longtemps fait croire à sa neutralité axiologique. Or l'on sait aujourd'hui que les experts sont souvent à la solde de groupes et de lobbies. Des experts indépendants fournissent des travaux (Criirad). Il ne sont pas des amateurs mais travaillent avec les citoyens pour leurs intérêts dans une optique militante.
La planification globale est complétée par une décentralisation qui valorise la localité. On pratique des expertises et des enquêtes. Le sondage désigne a priori les participants, choisit des panels, sélectionne des échantillons. On parle de consultation lorsque l'on recueil les avis de manière un peu plus libre. Mais il ne s'agit pas encore de pure participation. La concertation elle est la recherche d'un compromis. Elle vise un résultat sur le plan de la parole. La participation par contre repose sur l'association réelles de citoyens dans l'orientation des décisions et parfois dans l'action. Mais la parodie de participation permet d'obtenir le consentement. Elle est utile pour faire accepter des décisions déjà prises mais donner le sentiment que notre avis est pris en considération. Ainsi, des citoyens consultés et même impliqués sont moins susceptible de se révolter. (Alma gare de Roubaix en 1970 ou l'affaire du tunnel Lyon Turin. Cf. JP Gaudin, La démocratie participative).
La participation suppose l'éducation. Celle-ci est déjà une condition importante de la démocratie représentative, dans la mesure où le vote doit être effectué par des citoyens éclairés dans leur choix. La propagande apprend au sujets à accepter le pouvoir totalitaire ou tyrannique. L'éducation elle est la condition du vote républicain. Dans le monde participatif, celui des forums d'opinion, l'information est cruciale. L'utilisateur doit savoir lire, écrire, se servir d'internet et accéder à toutes les données dont il a besoin pour donner son avis. Le participant possède des pré-requis culturels et une éducation pour pouvoir décrypter l'information. Quant à la propagande, elle n'a pas nécessairement disparu du système éducatif et informatif. Elle est plus diffuse, moins unilatérale qu'elle ne le fut il y a plus de cinquante ans. Elle s'effectue à travers le discours ambiant diffusé par les politiques, les médias et les commerciaux. On peut même voir certaines procédures participatives transformée en propagande douce. Un forum citoyens fonctionne généralement en trois phases : initiation, puis débat et enfin synthèse. Si la phase d'initiation est le seul enjeu, la participation n'est qu'illusoire. La participation n'est parfois rien d'autre qu'une pédagogie lorsque la phase d'information prime sur les phase suivantes de concertation et de restitution. De plus la participation est en principe liée à la disparition des experts. Mais en réalité le savant et le profane sont mis en relation grâce à un médiateur. Celui-ci est un professionnel de la participation, comme il y a des experts en communication. Il ne faut pas oublier que le peuple est perçu à la fois comme légitime et menaçant par le pouvoir. Il est vrai que le populisme participatif est la face obscure de la démocratie participative. C'est-à-dire que les idées anti-républicaines, intégristes, racistes, ultra libérales, corporatistes peuvent également constituer des contre pouvoirs. C'est la raison pour laquelle l'Etat se méfie des référendums. Par conséquent, il ne peut se laisser concurrencer par une participation totale. Le but de la participation bien souvent est moins de conférer un réel pouvoir au citoyen que de s'assurer sa collaboration et de laisser penser que l'on a son consentement. La participation peut ne servir qu'à évaluer le degré d'acceptabilité des citoyens sur des questions comme celles des pesticides, de la biotechnologie, de l'équipement, de l'aménagement, de la gestion des déchets. Nous savons également que les stratégies étatiques ou commerciales peuvent être contournées par les tactiques citoyennes ou consommatrices (M. De Certeau). Seulement la participation peut être un moyen de canaliser ces tactiques. Les hiérarchies ont déjà utilisé le participatif pour prolonger leur pouvoir. On trouve un prolongement du politique et de religieux dans les associations de jeunesse de loisirs de protection des exclus du mouvement des femmes.


B. Champ économique

Dans les années soixante, quelques innovations visèrent à assouplir le système hiérarchique tayloriste. Nous pouvons compter en particulier le toyotisme et la culture d'entreprise. Après la Seconde Guerre mondiale, Toyota élabore une nouvelle gestion de l'entreprise pour faire redémarrer l'économie japonaise. Le fondateur de Toyota, Sakichi Toyoda, son fils, Kiichiro Toyoda, et l'ingénieur Taiichi Ohno, inspirés par les travaux de William Edwards Deming et les écrits de Henry Ford aux États-Unis, réduisent les coûts, évitent le gaspillage et l'offre excédentaire et maintiennent une qualité optimale des produits tout au long de la chaîne. Si certains modèles de voitures se vendent moins, il faut en réduire la taille des séries, ce qui implique une baisse des stocks. Les voitures et les pièces sont fabriquées pratiquement à la demande. C'est la production à flux tendu (ou production « juste à temps », ou « méthode kanban »). Elle suppose de prendre en considération l'avis des opérateurs : ceux-ci participent au diagnostic des problèmes et à leur résolution. Le système est amélioré de façon continue, en une dynamique interne qui intègre tous les acteurs concernés, de l'opérateur à l'ingénieur. Un tel système d'organisation permet un décloisonnement des fonctions et des responsabilités ; il allie efficacité de production à une certaine reconnaissance psychologique des travailleurs qui se rapproche de la culture d'entreprise dont nous traiterons bientôt. On demande leur avis au travailleurs sur l'entreprise et donc ils se sentent plus importants.
Le système de production de Toyota est souvent considéré comme l'un des plus performants au monde. Il regroupe plusieurs concepts dont certains ont depuis été adaptés ou repris par d'autres constructeurs automobiles ou entreprises industrielles :
Le juste-à-temps (système de production qui vise à synchroniser et à ajuster exactement le flux et le nombre des pièces avec le rythme de montage), le kaizen (principe d’autonomisation des équipes en charge de définir les temps standards de production et de se répartir les diverses opérations de fabrication d'un produit afin de travailler plus efficacement et certes plus rapidement. Le kaizen décrit parfaitement le principe d’amélioration continue du système), l’autonomisation des machines (équipement des machines de dispositifs d’arrêt, simple, peu onéreux, qui permet la surveillance de plusieurs machines par un même opérateur), le kanban (système d’étiquettes qui indique le nombre de pièces à produire ou à livrer, en évitant ainsi toute production excédentaire), le cercle de qualité (groupe de travail composé d’opérateurs et de cadres, constitué autour des activités de kaizen, qui couvre les questions de qualité, de maintenance, de sécurité, de prix de revient, le zéro défaut, l'esprit d'équipe, etc).
Le toyotisme serait le modèle idéal de l’organisation de l’entreprise du point de vue de la productivité. Mais sa mise en place au Japon a pris plusieurs dizaines d’années et n’a probablement été possible que parce que le modèle social japonais pouvait l’accepter. D’autres grandes entreprises ont bien essayé de l’appliquer au sein de leur organisation et à chaque fois, elles ont connu un échec retentissant. Certaines multinationales ont cependant décidé d’appliquer quelques concepts toyotistes tels que le juste-à-temps, l’autonomisation des machines, le kaizen, le kanban, le cercle de qualité. Cette nouvelle forme d’organisation, basée sur les compétences et la qualification des ressources humaines, marque la fin du taylorisme et du fordisme à l’état pur. Le journaliste japonais Satoshi Kamata a fait une analyse très critique de ce système dans un livre-enquête, réédité en français en 2008 sous le titre Toyota. L'usine du désespoir. En 1972, il a partagé pendant cinq mois le quotidien des ouvriers sur les chaînes à l'usine Toyota de Nagoya. Il décrit l'augmentation sans fin des cadences, la polyvalence bouche-trou, la mise en concurrence et l'endoctrinement de ses collègues au nom de l'esprit d'entreprise.
Une autre tendance à la collaboration à été initiée par Elton Mayo. "Elton Mayo eut la conviction que les "bonnes relations" horizontales et verticales avaient une influence capitale sur la satisfaction globale apportée par le travail et sur la productivité personnelle. Le mouvement des relations humaines est issu, en grande partie des travaux de Mayo et de ses collaborateurs. Trois idées phares caractérisent la pensée du mouvement : les individus ont naturellement besoin d'appartenir à un groupe. Ils recherchent l'estime et l'amitié de ceux avec qui ils sont associés pour l'accomplissement une tâche. Ils souhaitent en plus pouvoir se montrer utiles et apporter une contribution manifeste. Dans la mesure où ce besoin d'appartenance est satisfait, les individus arrivent à travailler en coopération et à adhérer aux objectifs de l'entreprise, qu'ils s'approprient. Il revient à la hiérarchie de montrer au personnel qu'il est utile et joue un rôle non négligeable dans la bonne marche de l'entreprise. Elle doit encourager ses subordonnés à prendre des initiatives dans tout ce qui concerne la gestion courante, en accord avec les objectifs connus et reconnus de tous. Un bon environnement et des avantages matériels permettent à un individu de s'épanouir et de mieux s'intégrer à l'entreprise, d'y avoir une activité plus intense. On retrouve avec quelques variantes les besoins de l'homme au travail de Maslow : besoins physiologiques, besoin de sécurité, besoin d'appartenance, besoin d'estime et besoin d'accomplissement personnel (http://chohmann.free.fr/mayo.htm).
L'aspect retors de cette culture d'entreprise à très bien été analysée par Frédéric Lordon (Capitalisme, désir et servitude). Les acteurs du système deviennent leur propre bourreau. Car ils sont tenus à l'entreprise par leur désir de réussite et de reconnaissance. Il appelle cela "la servitude passionnelle". L'envie de réussir et d'être reconnu rend les travailleurs prêts à tous les sacrifices. Ils ne cherchent pas une rémunération financière mais affective. Ils veulent se sentir intégrés à la famille, se sentir utiles et importants et sont prêts pour cela à accepter des heures supplémentaires bénévoles et une diminution de la qualité de leur condition de travail. De plus, ce surinvestissement peut entraîner une certaine concurrence. Dans la concurrence, les équipes sont placées au départ sur un pied d'égalité. Seulement, elles doivent ensuite se distinguer. La lutte entre les participants aboutit à la victoire du vainqueur et la défaite du faible, introduisant après-coup la hiérarchie.
Nous venons de voir des modes de participation en entreprise. Il en existe au niveau de la consommation. La consommation collaborative désigne un modèle économique où l’usage prédomine sur la propriété : l’usage d’un produit peut être augmenté par le partage, l’échange, le troc, la vente ou la location de celui-ci. Cette optimisation de l’usage en réaction à la sous-utilisation classique supposée des produits est principalement permis par l’échange d’information via Internet. L’essor de cette tendance depuis les années 2000 est donc fortement lié l’essor de la toile. Des immenses place de marché telles qu’Ebay, aux secteurs émergeants de la location entre particuliers, de l’emprunt entre particuliers, du service d’hébergement, de l’autopartage, la consommation collaborative bouscule les anciens modèles économiques en changeant non pas ce que les gens consomment mais la manière dont ils le consomment. Rachel Botsman, fondatrice du mouvement aux Etats-Unis, propose de distinguer trois systèmes de consommation collaborative :
a) Les product service systems permettent de transformer un produit en service : l’autopartage, les vélos en libre-service ou encore la location (organisée par un intermédiaire ou entre particuliers) seraient à placer dans cette catégorie. Ces plateformes s’inscrivent dans le cadre plus général de l’économie de fonctionnalité. b) Les systèmes de redistribution organisent le passage de biens d’une personne les possédant à une personne les recherchant. C’est le principe du C to C et des plateformes comme PriceMinister, LeBonCoin mais aussi du troc, du don, de l’échange. c) Les styles de vie collaboratifs regroupent les formules de partage de ressources immatérielles entre particuliers : espace, temps, argent, compétences. Couchsurfing, colunching, coworking, cohabitat, prêts entre particuliers, achats groupés feraient ainsi partie de cette catégorie.
L'économie classique aujourd'hui intègre la participation des consommateur à la stratégie d'entreprise. Il s'agit d'individualiser la consommation, de développer les services outre les produits. Mais le co-design consiste parfois en récupération du travail bénévole comme nous le verrons bientôt. De plus, on l'impression au consommateur d'être au centre des décisions. Mais il faut que ce soit une décision réelle et non une parodie de personnalisation. Nous verrons à quel point art et économie sont liés avec ces nouvelles démarches collaboratives. Il s'agit en réalité de solliciter la créativité du client pour dynamiser sa consommation.


C. Esthétique
L'universalisme kantien du jugement de goût montrait déjà à l'époque des Lumières le rôle politique fédérateur de l'art (Yves Michaud, La crise de l'art contemporain). Mais le consensus citoyen grâce à l'universalité de la raison a laissé place à la démocratie radicale faite de dissensus (Habermas, Ranciere). Le consensus universel et immédiat kantien laisse place à la discussion. Le post-modernisme établit un dialogue entre tout. Il n'y a plus d'avant garde. Il n'y a plus d'élitisme classique ou encore d'avant garde mais un éclectisme où tout est culture, les séries, les jeux vidéos, les clips, les tags, etc. La culture reste un outil d'émancipation. Mais ce n'est plus au nom d'un spectateur universel mais de la participation de tous.
Nicolas Bourriaud, dans son Esthétique relationnelle, parle d'un art relationnel, lié à la culture urbaine et qui repose sur les interactions dans l'espace symbolique public. Les interstices, l'inframince et les échanges deviennent plus intéressants que le système. C'est la formation, le processus, la force de la coopération à travers les aléas qui importent alors. Nicolas Bourriaud a rappelé la façon dont l'art contemporain s'est concentré sur le spectateur au lieu d'en rester à la figure de l'artiste. L'interactivité est le maître mot de la nouvelle esthétique. Bourriaud évoque différents artistes contemporains qui développent une esthétique relationnelle. Philippe Parreno utilise par exemple des témoignages. Premiata ditta utilise des statistiques sur la réception de l'oeuvre qui sont réinjectées dans l'oeuvre elle-même. Christine Hill effectue des tâches subalternes pour renverser les rôles artiste spectateur. Les figures formelles de l'art relationnel sont la collaboration, l'entretien, la manifestation (Philippe Parreno : "No more reality", 1991), la modélisation de relations sociales ou la construction d'outils de communication (Pierre Huyghe: "Mobile TV", 1996). Dans l’art relationnel, l’accent est mis sur «l’expérience de la relation sociale». Elle peut, ou non, se matérialiser sous forme "d’objets d’art" qui, la plupart du temps, sont à considérer comme des documents a posteriori, des « traces » de ces instants de rencontre. Les principaux artistes que l’on rattache généralement à ce mouvement sont : Rirkrit Tiravanija, Dominique Gonzalez-Foerster, Vanessa Beecroft, Carsten Höller, Pierre Huyghe, Henry Bond, Angela Bulloch, Jes Brinch, Henrik Plenge Jakobsen, Maurizio Cattelan, Andrea Clavadetscher, Eric Schumacher, Liam Gillick, Douglas Gordon, Jens Haaning, Lothar Hempel, Christine Hill, Noritoshi Hirakawa, Olga Kisseleva, Peter Land, Miltos Manetas, Gabriel Orozco, Jorge Pardo, Philippe Parreno, Jason Rhoades, Santiago Sierra, Christopher Sperandio, Simon Grennan, Gillian Wearing, Kenji Yanobe, Raoul Marek, Yann Dumoget. La sphère de l'art relationnel constitue un des principaux enjeux artistiques de la génération des jeunes artistes des années 1990.
Le jeu vidéo fournit le modèle de l'interactivité. L'art et le jeu se retrouvent d'une certaine façon dans l'art numérique. "Le jeu implique une sorte d’affirmation de soi, de créativité, explique le ludologue Sébastien Genvo. Certains théoriciens psychanalytiques comme Winnicott explorent cet axe de réflexion. Par essence, le joueur cherche à affirmer son identité et à faire jaillir quelque chose de neuf. Depuis la naissance de ce marché, les producteurs essayent d’avoir un retour d’usage pour améliorer leur jeu, soit par des versions successives (cf. les jeux conçus de façon sérielle comme Mario Bros, Zelda, Doom), soit par une logique dynamique. Cette dernière est appliquée dans World of Warcraft par le biais de nombreux patches qui modifient le jeu et font qu’il n’est plus tout à fait le même qu’à sa sortie. Les concepteurs gardent toujours un œil sur les pratiques des utilisateurs : ils observent les règles inventées par ces derniers et ajoutent et les intègrent au jeu si elles marchent bien. Il y a une logique de boucle rétroactive entre producteur et consommateur. Cela ne signifie pas que le consommateur est tout puissant, car c’est toujours le producteur qui met des verrous et empêche les appropriations nuisant à la rentabilité du jeu (ou contraires aux logiques de marché). Il y a une tension permanente entre la nécessité de concevoir des jeux créatifs et les verrous que le marché met en place pour en assurer la rentabilité. Les constructeurs imposent des normes aux éditeurs. Un jeu doit être accepté par un constructeur pour être publié sur leur plateforme. Si des logiques dominantes s’imposent, on a toujours en contrepartie des logiques sous-jacentes qui font avancer les choses. On parle aujourd’hui de user content, c’est-à-dire de production par les utilisateurs. Une manne gratuite qui fait économiser des frais de développement aux producteurs. Sony a sorti un jeu qui s’appelle Little Big Planet. Ce jeu est vendu avec l’argumentaire suivant : « vous allez être le créateur de votre propre monde, vous allez diffuser votre contenu, vous pourrez devenir célèbre par la création d’un niveau ». Mais si l’on regarde les licences globales d’utilisation, ce qu’on appelle les CLUF (Contrat de Licence Utilisateur Final), on s’aperçoit que Sony a tous les droits sur les créations d’utilisateur : dès lors qu’un utilisateur produit un contenu sur Little Big Planet, il cède ses droits d’exploitation commerciale à Sony qui peut revendre le niveau ou l’utiliser à des fins de promotion, sans rémunérer le joueur. Il y a une logique de mise à profit de la création de l’utilisateur dans des logiques commerciales. Cela dit, il faut relativiser : certains joueurs s’approprient des jeux et les transforment. L’équilibre entre la logique de marché et l’aspect ludique et créatif est donc très complexe et tendu" (Cadi).
Peu à peu, la logique du jeu vidéo pénètre dans les autres médias. La dernière tendance concerne les séries. "Dans le domaine du loisir, l'interactivité à une portée plutôt ludique. Depuis une quinzaine d’années, les séries TV américaines ont réussi à renouveler la narration audiovisuelle, supplantant désormais le cinéma en matière de profondeur scénaristique. Alors que les scénaristes de cinéma sont contraints, par le format des films, d’écrire des histoires courtes et rythmées, les créateurs de séries peuvent se permettre de prendre leur temps pour créer des récits tortueux, foisonnants, éclatés, construits autour de nombreux personnages avec des psychologies et des backgrounds riches et complexes. Leurs récits, parfois compliqués à suivre, trouvent un prolongement naturel sur le net où les fans ont pris l’habitude de discuter et de publier des interprétations souvent passionnantes. La série Lost en est un parfait exemple. Prenant en compte les réactions des spectateurs dans l’évolution de la série, ses créateurs ont même pris soin de développer un ARG (Alternate reality game) permettant aux fans de découvrir certains aspects cachés de l’histoire. Plus récemment on a vu des fans de la série Mad Men prendre seuls l’initiative de créer et de faire vivre des comptes Twitter à l’effigie des personnages de leur série fétiche. Lexis Numerique vient de créer pour Canal+, en partenariat avec Capa, producteur de la série Braquo, un prolongement interactif de la série sur le web, diffusé en temps réel, pendant toute la durée de diffusion. Entre les épisodes, les fans de la série étaient invités à accomplir de petites missions qui leur permettaient d’entrer en contact direct avec les personnages via e-mails, sms et appels téléphoniques. Au passage, ils pouvaient découvrir des parties de l’univers non traitées dans la série (vrais sites cachés par exemple), ou entrevoir certains points de l’histoire avant la diffusion des épisodes. Cette extension des séries vers le jeu et les réseaux sociaux ne fait, à mon sens, que commencer. Elle répond à une soif d’interaction et de participation du public de plus en plus importante, générée par la multiplication des écrans et le développement des nouvelles technologies. Apparemment subies par certains créateurs, ces extensions transmédia, deviendront progressivement la norme. Il faudra que les créateurs d’histoires les prennent en compte très en amont dans leur processus de création. Le format série, morcelé au fil du temps, permet, contrairement à celui du cinéma, cette appropriation par le public. Comme je l’écrivais il y a quelques mois, les nouveaux usages en matière de loisir et de divertissement sont en train de modifier considérablement notre rapport à la fiction. On passe de moins en moins de temps devant les contenus TV live. On en passe de plus en plus connecté à Internet, de chez soi ou en déplacement, pour jouer, regarder des films ou des séries, communiquer, partager... Les spectateurs les plus jeunes ont pris l’habitude d’être de plus en plus actifs vis à vis des univers qu’on leur propose. Ils adorent partager, commenter, analyser ou parodier telle ou telle séquence. Le succès des machinimas ou des séquences amateurs auprès de ces publics, répond aussi à ce besoin de créer à leur tour leur propre projet. Ils ont un rapport moins passif, moins respectueux diront certains, devant les oeuvres qu’elles soient interactives ou non. L’interactivité qu’on leur permet d’exercer à travers les jeux vidéo et sur le net, transforme leur rapport aux oeuvres traditionnelles. Ils souhaitent dorénavant s’impliquer dans les univers qu’on leur propose. Le format des séries, morcelé au fil du temps, permet cette appropriation bien plus facilement que celui du cinéma. Il permet d’envisager des récits qui pourraient se dérouler en temps réel, ce qui augmenterait considérablement le sentiment d’immersion. Signe des temps, Will Wright, créateur des Sims, s’intéresse de plus en plus à ce type de divertissement transmédia. Avec Bar Karma, il a expérimenté un nouveau concept de série TV participative dans lequel l’histoire était influencée et même générée par le public. Il a annoncé récemment un nouveau concept de jeu pervasif connecté aux réseaux sociaux. D’autres game designers (notamment aux Etats-Unis), collaborent en ce moment à des projets des séries transmédia ou interactives. De mon côté, je travaille, depuis plus de 3 ans, à la production de Twelve (nom provisoire) qui, 10 ans après le premier In Memoriam, continuera d’explorer ce concept de Fiction Totale qui me tient à coeur en tentant de réunir jeu vidéo, série TV et réseaux sociaux. Côté télévisions, de plus en plus de producteurs et de chaines réfléchissent à de nouveaux formats transmédia qui prendront en compte ce besoin croissant du public d’interagir avec les personnages et l’univers proposés. Game designers d’un côté, créateurs de fictions TV de l’autre, devraient se retrouver de plus en plus fréquemment sur ce nouveau territoire plein de promesses qui est celui de la fiction transmedia interactive. Après les rendez-vous souvent manqués du cinéma et du jeu vidéo, la rencontre inévitable du jeu vidéo et des séries pourraient réserver dans les prochaines années de belles surprises" (http://ericviennot.blogs.liberation.fr/ericviennot/2011/12/la-rencontre-in%C3%A9vitable-des-s%C3%A9ries-tv-et-du-jeu-vid%C3%A9o.html).


             III. L'organisation libre 
 
L'organisation libre est quasiment un oxymore. Cependant, elle est à distinguer du chaos. Elle désigne plutôt une organisation spontanée, issue d'interactions, de rencontres. Politiquement, cette forme est propre aux milieux libertaires. En géologie, en géographie etc. elle concerne la formation spontanée et libre, la morphogénèse endogène des villes. On constate par exemple des formations concentriques autour des cours d'eau. La forme d'une ville naît dans ce cas d'interactions et non de décisions.


A. Champs politique et économique

Le courant anarchiste est sans doute le plus représentatif de l'idée d'une organisation spontanée. Elle repose sur une conception du citoyen comme être responsable et non pas infantile. Il n'y a plus de paternalisme politique ou technocratique. En pédagogie, on retrouve chez Rousseaun, Dewey ou à travers la méthode pédagogique Freinet, l'idée que l'enfant n'est pas une matière brute à informer mais une intelligence en autodéveloppement.
Dans sa définition classique, l’autogestion (du grec autos « soi-même » et du latin gestĭo, « gérer ») est le fait, pour un groupe d’individus ou une structure considérée, de prendre les décisions concernant ce groupe ou cette structure par l’ensemble des personnes membres du groupe ou de la structure considérée. Cette définition peut s'appliquer à un grand nombre d'associations. Il existe cependant une autre définition, plus politique ; y sont intégrés d'autres paramètres avec une certaine variabilité. Ses postulats sont : la suppression de toute distinction entre dirigeants et dirigés, la transparence et la légitimité des décisions, la non appropriation par certains des richesses produites par la collectivité, l'affirmation de l'aptitude des humains à s'organiser sans dirigeant. Cette conception se construit en général explicitement contre des pratiques qualifiées de hiérarchiques, autoritaires, verticales, contre des formes de dépossession que constitueraient certains modes d'organisation. En d'autres termes, ce type d'autogestion permettrait une réappropriation d'une forme d'organisation collective. Par ailleurs, cette définition permet des pratiques d'autogestion qui ne se limitent pas au seul champ économique.
Historiquement, cette pratique a été développée par les Associations ouvrières des débuts de la révolution industrielle puis adoptée par la Première Internationale Ouvrière (Association internationale des travailleurs ou AIT) (« L'émancipation des travailleurs doit être l'œuvre des travailleurs eux-mêmes », formule écrite par Karl Marx pour l'AIT), conceptualisée par Pierre Joseph Proudhon et les anarchistes, par les libéraux et depuis quelques années ce mot est à l'honneur dans les entreprises (autonomie ou semi-autonomie - contrôlée par la hiérarchie - du travail personnel, mais certainement pas pouvoir gestionnaire sur l'entreprise et sur son chiffre d'affaires).
Il existe cependant de nombreux exemples d'entreprises autogérées comme la mine de Tower Colliery dans le Pays de Galles ou bien le réseau français des sociétés coopératives ouvrières de production SCOP qui représente plus de 1 200 entreprises et plus de 20 000 salariés. Plus récemment encore, les pays latino-américains, sous l'effet de crises sociales et économiques, illustrent un nouveau développement de l'autogestion avec la réappropriation d'entreprises abandonnées ou mises en faillite par leurs propriétaires, notamment en Argentine avec par exemple l'entreprise Zanon, où le mot d'ordre était «Resistir, Occupar, Producir». Les communautés zapatistes du Mexique et leurs «autogouvernements» sont un autre visage de la pratique autogestionnaire. Mais c'est le maréchal yougoslave Tito qui fit inscrire l'autogestion dans la constitution de la Yougoslavie. Bien avant lui, la Commune de Paris (1871), la Russie des Soviets (1917), la révolution espagnole de 1936 à 1938, les kibboutz d'Israël, l'Algérie décolonisée, etc… ont alimenté les pratiques et les débats sur l'autogestion. Une partie du mouvement syndical s'est aussi approprié le modèle de l'autogestion, et l'a, depuis, délaissé (CFDT). Une autre partie y a toujours été hostile, pour des raisons stratégiques ou idéologiques (FO, CGT). Toutefois, les seules références syndicales contemporaines à l'autogestion en France restent minoritaires, cantonnées essentiellement aux syndicats de l'Union syndicale Solidaires (union auquel appartiennent les syndicats SUD), aux courants École Émancipée et Émancipation, à la CNT-Vignoles et à la CNT-AIT. Enfin, un certain nombre de collectifs divers voire d'entreprises adoptent toujours l'autogestion comme modalité démocratique d'organisation et comme finalité : des squats, des radios libres, des librairies, des sociétés coopératives…
La condition de base de l'autogestion est que les membres d'un projet renoncent à penser, vouloir et décider pour les autres, mais se centrent au contraire sur ce qu'ils veulent pour eux-mêmes, qu'ils assument pleinement dès le départ le caractère personnel et situé de leurs demandes, leur statut de participants. Les clivages structuraux habituels entre «chefs» et «participants» disparaissent dès le départ, aux niveaux économique, politique, idéologique et psychologique ; du moins s'agit-il d'une intention, le principe de base étant la recherche de consensus. Il faut toutefois réaffirmer que l'autogestion se caractérise par une profonde pluralité, tant dans ses outils de décisions, que dans ses structures (association, SCOP, SARL…) ou dans sa finalité (cogestion, hétérogestion, abolition du salariat…). Un projet autogéré se doit de se doter de structures permettant à chaque participant de faire connaître et valoir ses intérêts. L'autogestion n'implique pas une absence de règles, mais que les règles soient décidées par les personnes concernées. Trouver un consensus satisfaisant est un processus qui demande en général beaucoup de temps de discussion, mais la décision finale convenant aux intéressés, elle sera plus aisément applicable. L'autogestion est surtout défendue par les courants politiques se réclamant de l'anarchisme, du conseillisme, du communisme libertaire, ou du syndicalisme-révolutionnaire. Le mouvement syndical français avec la CFDT propose à son congrès de 1970 une alternative à la société capitaliste : l'autogestion des entreprises. Des courants socialistes (PSU, Objectif socialiste, CERES) ou issus du trotskysme (AMR) se réclament également de l'autogestion. Après l'adhésion de Michel Rocard et de militants du PSU, le Parti socialiste se proclama partisan du socialisme autogestionnaire dans les années 1970, qu'il a tenté de définir dans les « quinze thèses sur l'autogestion » des 21 et 22 juin 1975, sans remettre en cause les objectifs immédiats du programme commun. Après l'avoir combattu, le PCF adopte cette thématique par une déclaration solennelle adressée à la CFDT le 7 novembre 1977. Il inscrit le socialisme autogestionnaire dans ses statuts lors du XXIIIe Congrès en 1979. Les idées autogestionnaires ont reculé avec la perspective socialiste et le « recentrage » de la CFDT. Aujourd'hui, elles sont encore portées par de petites formations : CNT-Vignoles, CNT-AIT, Fédération anarchiste, SCALP, Coordination des Groupes Anarchistes, Organisation communiste libertaire, Offensive libertaire et sociale, Les Alternatifs, Alternative libertaire, Le Militant, Union des anarchistes.
Proche de l'autogestion, la démocratie directe favorise une sorte de spontanéité. Dans l'Antiquité, c'est au pied de l'Acropole et du Parthénon, sur la place de l'agora, que se tenaient les assemblées de citoyens. La démocratie désigne étymologiquement le pouvoir (kratos) des citoyens, mâles, libres (demos) et fait référence au régime en vigueur à Athènes après les réformes effectuées par Solon (-594) et Clisthène (-508). Les citoyens (entre un sixième et un quart de la population masculine) délibéraient et votaient les lois. Juges et magistrats étaient élus car leur travail était assez complexe et n'exerçaient que des mandats d'un an. Des indemnités journalières de présence étaient même octroyées aux plus pauvres pour leur permettre d'assurer leurs fonctions civiques. Les tribus des temps les plus lointains pratiquaient souvent la démocratie directe. L'égalité était la règle entre les familles et les clans d'autant que les terres étaient gérées souvent collectivement. La création d'un groupe particulier de guerriers, bénéficiant de terres à titre personnel sur lesquels travaillaient comme esclaves ou serfs les prisonniers d'autres tribus, entraîna la création des premières différences sociales. L'inégalité entraîna l'abandon de la démocratie directe et l'avènement du gouvernement des féodaux sur les paysans. Dans les pays de culture germano-scandinave, le thing ou son équivalent, était l'assemblée des gens libres d'un pays, d'une province ou d'une subdivision administrative. Il y avait donc une hiérarchie des things, de manière à ce que chaque thing locale soit représentée au thing de province, et ainsi de suite. Le lieu du thing était souvent celui des rites religieux et celui du commerce. Les disputes étaient réglées à cette occasion, et les décisions politiques y étaient prises.
Le Moyen Âge européen voit l'apparition et le renforcement de la féodalité jusqu'à l'apogée de l'absolutisme au XVIIe siècle. Des formes de démocratie locale se développent cependant à la même époque, notamment dans les cantons campagnards de Suisse. Il en fut de même, tout au moins à leur début, dans les républiques marchandes de la Méditerranée et à Novgorod. Lorsque les Cosaques se regroupent ils adoptent les règles de la démocratie directe. Particulièrement originaux pour la société d'Ancien Régime fondée sur la séparation entre noblesse, clergé et tiers état ces systèmes sont sévèrement jugés par les partisans des deux premiers ordres qui dénoncent une domination néfaste de la populace. L'époque contemporaine est jalonnée d'expériences de démocratie directe : les réunions communales (town meetings) de la Nouvelle-Angleterre aux États-Unis (1620 - présent), la Commune de Paris (1871), les soviets de Russie (1905 et 1917 à 1921), les conseils ouvriers en Allemagne et en Italie (1918-1920), les communautés libertaires espagnoles (1936), les conseils ouvriers hongrois (1956), une partie du Chiapas, au Mexique, contrôlé par l'EZLN (1er janvier 1994).
Au XVIIIe siècle, l'Europe redécouvre l'idéal démocratique. Mais, à part Jean-Jacques Rousseau, théoricien de la souveraineté populaire, les Lumières privilégient un régime parlementaire. L'auteur de Du contrat social (1762) entama même une ébauche de constitution de démocratie directe pour la Corse en 1764. Critique envers le système représentatif et sa facticité, il ironisait, dans une phrase devenue célèbre, sur les Anglais se croyant libre alors qu'ils ne l'étaient que le jours des élections, redevenant ensuite esclaves. Certains économistes ou moralistes considèrent comme impossible la mise en place d'un tel système à l'échelle nationale. Les petites organisations telles que les écoles, les entreprises, les associations libres, les groupes d'action politique, les microsociétés, peuvent plus facilement réaliser la démocratie directe que les gros groupes organisationnels et institutionnels similaires à des Etats. Rousseau y consent dans Du Contrat social : « S'il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un régime si parfait ne convient à des hommes. » Par ailleurs, certains philosophes mettent en évidence la capacité des individus et des petits groupes d'individus à pratiquer la démocratie directe de manière spontanée lors des fêtes, discussions, débats ou, comme l'écrit Stephen Pearl Andrews, lors des dîners. Les régimes démocratiques modernes, qui se mettent progressivement en place dans le sillage de la Révolution française et de la Constitution américaine de 1787 sont principalement fondés sur la représentation et l'élection. En 1792, le Marquis de Sade écrit "Idée sur le mode de la sanction des Lois" et défend dans une assemblée primaire la démocratie directe. Ultérieurement d'autres philosophes, tels Proudhon ou Kropotkine, fonderont ou affirmeront le courant politique anarchiste dont une des bases est la démocratie directe. Cornelius Castoriadis est l'un derniers philosophes à avoir consacré une large part de sa réflexion à l'idée de démocratie directe, qu'il défendit comme composante centrale du « projet d'autonomie » qu'il développa, celui-ci se donnant pour ambition d'établir une autonomie aussi bien collective qu'individuelle. Il était ainsi vivement critique envers les systèmes représentatifs, qu'il considérait non pas comme des démocraties mais telles des «oligarchies libérales», en ce que, loin de permettre à tous les citoyens d'exercer le pouvoir politique, elles impliquent la constitution d'une classe de politiciens, qui une fois élus, ne peuvent être révoqués en dehors des élections périodiques.
La liberté en économie s'appelle le libéralisme. Or le libéralisme anti-absolutiste du XVII n'est pas celui anti-étatiste du XX. En vérité, le néolibéralisme n'est pas improvisé. On voit des plans, des stratégies. Cependant, l'idée de la main invisible d'Adam Smith sous-tend une raison dans l'histoire qui agirait à l'insu des acteurs. Ainsi le libéralisme milite pour une dérégulation des marché et une privatisation de l'Etat en supposant une auto organisation spontanée de l'économie. Toutefois, le système néolibéral s'avère particulièrement inégalitaire et creuse le fossé entre les riches et les pauvres. Aujourd'hui, le néolibéralisme représente une fausse liberté comparé aux systèmes collaboratifs défendus par les alter-mondialistes. Cette concurrence entre les deux systèmes donne peu à peu lieu à des formes d'hybridations particulières, voire de récupérations.

  1. Champ esthétique
La liberté, en matière d'art, se rapporte au thème de l'improvisation. Celle-ci est une dimension essentielle de l'humanité et de la vie en générale. Elle participe à la créativité universelle, issue du hasard matériel et repris par l'organisme et la pensée spontanée. Ce n'est pas une résistance accidentelle à la raison, une matière superflue face à la forme. C'est au contraire la source de toute invention. Dans notre culture, elle fut combattue, sinon méprisée, comme une pratique animale, primitive, contre productive, irrationnelle, etc. Elle a dû subir les foudres d'une métaphysique de l'Ordre et de la Raison. Cela s'exprime aujourd'hui par une méfiance à l'égard de l'improvisation perçue comme une forme d'incompétence où une pratique risquée pour les organisateurs de spectacle. Les démarches spontanées en art (tags ou chanteur de rue) sont combattues par le système. On peut constater cependant le fort développement de l'amateurisme avec l'explosion des loisirs de masse. Chacun pratique une activité de loisir et peut diffuser son ouvrage grâce à internet. L'improvisation quant à elle peut être est récupérée dans le cadre du développement personnel, à des fins privées ou commerciales. L'apprentissage de l'improvisation en entreprise pour rendre performant en est un exemple. Il s'agit d'exalter l'initiative personnelle, de valoriser la force des individus pour les rendre efficaces dans la logique de marché. C'est donc un art de combat, qui s'inscrit dans la compétition.
La réhabilitation de l'improvisation dans notre société correspond à la réaction romantique contre le rationalisme aussi bien classique que moderne. Elle commence avec Rousseau et culmine chez Nietzsche. Le concept du dionysiaque chez Nietzsche est un concept anarchiste qui tend à effacer toute dichotomie ordonnatrice. "Les fêtes de Dionysos concluent non seulement le pacte d'homme à homme, mais encore renouent le lien de filiation entre l'homme et la nature (...). Toutes les séparations de caste disparaissent que la nécessité et l'arbitraire avaient instaurées parmi les hommes : l'esclave est un homme libre, le noble et l'homme de basse naissance s'unissent dans les mêmes coeurs bachiques" (La vision dionysiaque du monde). La nature, comme chez Rousseau, est perçue comme un état profondément égalitaire contre l'organisation hiérarchique de la culture. La nature, dans la tradition romantique, est démocratique, alors que pour les rationalistes, de Platon à Hobbes, elle est synonyme d'un chaos et d'une sauvagerie que l'ordre social doit dompter.
L'improvisation s'est développée dans les années soixante dix, dans le jazz, le rock ou l'art contemporain, et peine à perdurer aujourd'hui dans l'univers du marketing, même si certaines formes se combinent avec le système actuel. On sait que le téléphone portable et les système mobile favorisent l'improvisation au quotidien, la réactivité et la spontanéité. Mais lorsque l'improvisation est acceptée, en musique contemporaine, dans le jazz et le rock, c'est toujours dans des limites prédéfinies. L'idée d'une improvisation radicale ne paraît pas appartenir sérieusement au champ de la musique. Au théâtre, l'improvisation est bien souvent dirigée par un thème, parfois décidé par le public et tiré au sort. Il existe toutefois un courant peu connu, l'improvisation libre, qui tente de défendre une forme de radicalité esthétique et politique.
Le mode d'exposition de l'improvisation la plus libre (in situ, petit comité, égalitarisme, possibilité d'échec, petit budget etc.) s'oppose au spectacle commercial (scène colossale, leader charismatique, spécialistes, répétitions, produits dérivés). Par conséquent, l'improvisation tend vers une économie parallèle, modeste et collégiale, indépendamment des récupérations possibles par le système (galerie d'art, marché du disque, etc.). Cela pose des questions de choix éthique vis-à-vis de l'argent, du système et du mode de vie en général. On peut d'ailleurs souligner la proximité de cette société parallèle avec celle du web et du numérique décrite par Pierre Levy dans L'Intelligence collective. Ces deux types communautaires apparemment opposés sont en même temps complémentaires face au système pyramidal classique du politique et des médias. Il sont opposés en ce que l'improvisation favorise l'usage d'instruments acoustique et l'événement in situ tandis que le web bien entendu est technologique et diffère notre rapport espace-temps. Mais ils se rejoignent en ce qu'ils créent des rapports alternatifs et autonomes par rapport au marché classique.
La question de l'art libre et du pouvoir concerne également la question de l'espace. "Un spectacle ne devrait plus être enfermé dans les lieux spécialisés que le pouvoir octroie en guise de soupape, dit l'improvisateur Lee Qua Ninh. Le spectacle doit être dans la rue (ou sur le web qui est un village global avec des rues virtuelles) dans une société débarrassée de toutes prérogatives hiérarchiques". Le spectacle reconduit dans les loisirs la distribution spatiale du pouvoir. Le monde du spectacle est tout aussi hiérarchisé que celui du travail. En détruisant la distinction vie et art, rue et théâtre, moment du travail et du loisir, on combat les hiérarchies et les nomenclatures pour ne plus avoir qu'une activité commune au lieu du travail productif et du repos consumériste. L'improvisation est inhérente à l'activité individuelle complète, à l'individualité de l'individu, dans tous les domaines, sans diviser l'utilité et l'esthétique à travers les mondes du travail et du loisir. "L'impulsion vitale qui me fait tenir debout chaque jour, dit Lee Qua Ninh, ne me commande pas de jouer de la musique dans le faisceau restreint d'un temps donné mais de sauter dans le flux musical qui ne s'arrête jamais. Ce flux n'existe que parce qu'on est vivant". L'art est habituellement placé à côté de la vie en des temps et des espaces restreints appelés loisirs. Ces cérémonies sont fortement codées et induisent un rapport de soumission créateur-spectateur, soumission réciproque avec la marchandisation de l'art et la loi de l'offre et de la demande. Le spectateur écoute sagement l'artiste adulé et le créateur cherche à faire plaisir pour mériter sons salaire. L'improvisation libre tente de se dégager de cela. Certes, elle crée des événements circonscrits dans l'espace et le temps et ne peut vivre sans quelque rétribution, mais elle tente de se rapprocher de la vie par les lieux qu'elle choisit, par son interaction avec l'environnement. Elle ne cherche pas un spectaculaire féerique et grandiloquent mais invite à se plonger dans la beauté de ce qui est déjà là sous la main.
La liberté en improvisation est celle de vivre pleinement et parfois malgré soi sa propre singularité. Malgré soi car on ne peut se dissimuler derrière une image artificielle de soi. On est livré à la négativité de notre moi profond, à notre propre finitude. On affronte le danger d'exister en deçà de l'image que l'on voudrait donner de soi. Paradoxalement, cette solitude est au service d'un projet commun. La créativité d'un seul est un bénéfice pour tous. On peut effectivement formuler le projet d'exister ensemble, en laissant chacun être soi, par un jeu de complémentarité plutôt que de conformité, de coopération des unités irréductibles plutôt que de compétition par rapport à une modèle idéal. La singularité de chacun, loin de constituer un modèle pour d'autres, induit l'irréductibilité des uns aux autres. On n'apprend pas à jouer comme tel improvisateur, mais à trouver à notre tour notre spécificité. On ne doit pas faire du Cecile Taylor ou du Dereck Beley, et encore moins du soi et passer son temps à se plagier soi-même, mais faire tout court. L'improvisation libre est sans règle ni hiérarchie ; l'improvisation idiomatique en revanche fait entrer en lutte des éléments fixés à l'avance et d'autres éléments libres. Dans l'improvisation idiomatique, il y a une sorte de priorité du soliste, qui est comme un chef, un virtuose, au dessus de la base de ses accompagnateur. En cela ces derniers sont instrumentalisés et niés dans leur individualités. Un accompagnateur pourrait être en principe remplacé par un autre. "Je considère l'improvisation, dit Lee Qua Ninh, comme une pratique libertaire, profondément égalitaire. L'improvisation ne fonctionne que si l'on fait abstraction des hiérarchies, à l'inverse du jazz qui est une musique extrêmement hiérarchisée avec toujours un leader : on parle d'ailleurs souvent du quartet d'untel... L'aspect collectif de la musique improvisée paraît libertaire par ce principe de communication horizontale".
Tout le système tend à réduire les pratiques artistiques en styles que même ses protagonistes finissent par défendre comme autant de chapelles. La guerre qui se déroule sur le terrain du marché des produits artistiques privilégiera les notions les plus simplistes et de ce fait les plus arrogantes". Toutes les formes de subversion (improvisation, expérimental, punk, rap, surréalisme) sont continuellement menacées d'être absorbées par le système. Cela consiste à attribuer une place, un statut, une délimitation qui, dans le système capitaliste, revient à définir un produit commercialisable. La récupération commence avec l'asservissement volontaire des artiste au dogme. Avant d'accuser le système, il faut dénoncer la complaisance des artistes eux-mêmes. Celle-ci se comprend néanmoins si l'on reconnaît la fatigue que provoque en eux l'absence de reconnaissance, de moyens et l'organisation de la pénurie contre ceux qui ne se plierait pas aux conventions.
"Pourquoi, demande Lee Qua Ninh, faire si peu confiance dans les capacités de chacun à prendre appui sur ses propres contraintes ontologiques et tenter d'en faire un langage dont le vocabulaire sera singulier, forcément singulier ? Il s'agit donc d'une confiance en l'être qui a sans doute été perdue à force de la réduire à une apparence. Le doute sur l'être a laissé place à la confiance aveugle en sa version schématique idéalisée et unifiée. Les musiques se ressemblent par leur grammaire commune, alors que les sons sont profondément dissemblables, pour peu qu'on s'efforce de les accueillir". Le manque de confiance en l'être s'apparente à la conception hobbesienne de l'homme comme loup pour l'homme, qu'il faudrait contraindre par la structure du Leviathan. La musique relèverait du monde des essences censé diriger et dompter les apparences sonores. De la même manière, la loi est censée orienter les individus dans une direction unique. Ainsi, on peut supposer que la matière sonore est au plus proche de la singularité. Travailler le son et non la musique, c'est libérer l'expression singulière.
L'art libre cherche à s'émanciper des acquis propres à une culture pour laisser surgir l'individu derrière la culture. L'improvisation représente bien l'art libre. S'il y a un apprentissage de l'improvisation, et il y en a effectivement un, il consiste à se soustraire péniblement des habitudes acquises, des gestes automatiques pour se reposer sur des sortes d'actes-perceptions, sur des réactions liées à l'écoute, sur des schèmes sensori-moteurs spontanés. L'improvisation est d'ailleurs à même de nourrir la culture alors que l'obéissance à la culture appauvrie l'individu. Certes l'individu a besoin de culture, mais d'une culture dynamique, nourrie par chacun pour que chacun s'en nourrisse. Autrement dit, l'improvisation libre n'est pas en dehors de la culture, mais elle invite à considérer la culture comme la somme des arts individuels et non les arts comme des expressions de la culture.
"Il est si facile de diriger dit Lee Qua Ninh. Il suffit de ne donner aucune clef qui permette de s'affranchir ; il suffit d'indiquer que tout acte a besoin d'être récupéré dans une idée supérieure, qu'il ne peut acquérir aucune autonomie s'il est détaché d'un dessein... Alors, coincé entre d'une part l'autorité d'un art policé et d'autre part la paresse d'un art sans exigence, peut-on faire valoir le parcours d'êtres sans territoires à défendre, peut-on faire valoir qu'ils répondent d'actes qui s'évanouissent aussitôt qu'apparus, peut-on faire valoir qu'il y a d'autres disciplines, d'autres exigences qui perdent leur substance une fois inscrites, peut-on faire valoir qu'ainsi c'est la vie qui est un art et non une chose dégoûtante qu'il faille sans cesse transcender dans l'art ?" (Lee Qua ninh). Il s'agit donc d'une certaine façon de se tourner vers la vie même et d'échapper aux conventions qui nous en éloignent. L'art ici n'apparaît que comme un moyen d'instrumentaliser la vie. Comme la religion, l'art subordonne la vie à une fin plus haute, l'art et éventuellement notre immortalisation en tant qu'auteur.

Raphael Edelman 
(avec encore quelques copiés collés de wikipédia dans cette version provisoire)


Crédit photo : 
http://www.unedeplus.fr/2011/03/21/ce-quest-le-panoptique/

Qui êtes-vous ?

Je suis professeur de philosophie à l'Ecole de design et à Lisaa à Nantes, dirige la revue de philosophie et de technique Tiroir et préside l'association Ouvroir d'Urbain Potentiel. Vous pouvez me contacter ici : raphael.edelman@yahoo.fr