jeudi 6 septembre 2012

Sensation et espace

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           Nous sentons les choses dans l'espace afin de les connaître et de les aborder avec plaisir ou douleur. L'espace apparaît alors comme le milieu dans lequel la sensation est possible, tout comme le temps est la condition de toutes nos expériences. Kant appelle l'espace et le temps les "conditions de possibilités de l'expérience sensible". L'espace est donc ce dans quoi se déploient les choses, les œuvres, les hommes et les lieux. Sans l'espace, nous ne sentirions rien d'autre que nous-mêmes. Nous serions enfermés dans une bulle de chair sensible, sans rien qui corresponde à notre propre corps.
            Mais, en même temps, l'espace peut constituer un obstacle : il peut être trop profond et nous empêcher de voir ce qui est trop éloigné. Il peut être saturé de choses qui font obstacles. Il peut aussi nous manquer, lorsque nous voulons observer une bâtisse avec du recul. On est tenté de lui attribuer toutes les déformations qui affectent un objet et que l'on appelle "illusion d'optique". Ainsi, nous comprenons que l'espace n'est pas uniquement une solution pour la sensation mais aussi un problème. Quel rapport l'espace entretient-il avec la sensation ? Dans quelle mesure la rend-elle possible ? En quoi peut-il nuire à notre rapport aux choses ?

            Tout d'abord, intéressons nous aux sensations. Nous pouvons repérer deux sensations considérées comme cardinales chez l'homme par la tradition philosophiques : la vue et l'audition. Elles sont valorisées, dans la mesure où elles possèdent un caractère objectif, comparé au toucher, au goût et à l'odorat. Elles nous informent sur les rapports entre des objets différents, tandis que les autres sensations nous informent sur notre rapport aux autres objets. Je sens de la chaleur ou une certaine odeur, selon que je m'approche de la cuisinière à gaz, mais c'est avec les yeux que je perçois tous les détails qui composent cette cuisinière.
            On considère également que la vue porte plus loin que les autres sens. On ne saurait faire d'astronomie avec le toucher. Seul le regard porte sur des objets aussi éloignés que les astres. De plus, la vision et l'audition permettent la rigueur mathématique, avec la géométrie ou la musique. Comparées aux données visuelles ou auditives, les données olfactives paraissent indistinctes et massives. C'est d'ailleurs le but des instruments de mesure, comme le thermomètre, de transformer en données visuelles précises ce que nos sens ne nous donnent qu'approximativement.
            Le vocabulaire de la vision sert à figurer la vie intellectuelle dans la philosophie. Les mots "théories", "idées", "évidence", "lumière", "intuition" etc. possèdent une étymologie liée au vocabulaire visuel. On rapporte également la beauté aux arts visuels et sonores, tandis que les autres sens ne suscitent qu'agrément (gastronomie, parfumerie, stylisme). La raison est que les sens de la vue et de l'audition permettent de saisir les rapports harmonieux entre les éléments (plan d'architecte, partition musicale), ce que ne permettent pas les autres sens (sauf sans doute pour les experts en parfum, en vin, etc.). On sépare le dessin de la couleur, en soulignant le fait que le dessin nous donne la forme belle d'une chose, tandis que la couleur ne représente qu'un agrément (Poussin vs Rubens). De la même façon, on a pu valoriser l'harmonie par rapport à la mélodie (Rameau vs Rousseau). Il faut aussi indiquer la distinction entre deux perspectives. La perspective réelle, qui joue avec les illusion d'optique, fut considérée comme trompeuse, tandis que la perspective artificielle, plus abstraite, est valorisée pour son objectivité.
            Nous voyons donc que les sens cardinaux présentent un intérêt épistémique et esthétique supérieur aux autres. Ajoutons qu'en raison de sa précision, la vision offre aussi un intérêt politique. On caractérise le monde moderne par sa relation simultanée au savoir et au pouvoir (Foucault, Surveiller et punir). Les dispositifs techniques visent à rendre transparente et mesurable la vie publique et même privée. L'hypothèse de la société de contrôle (G. Orwell, Big Brother) repose sur le souci de tout voir et de tout savoir (Bentham, Panoptique).
            L'importance de la vision est rendue manifeste par la considération du cas des aveugles. On mesure ce que cet handicap a d'angoissant. Il nous plonge dans les ténèbres et complique notre vie quotidienne, laquelle est particulièrement fondée sur les indications visuelles. Il faut mesurer que la vie moderne repose sur un usage massif de signes visuels (pancartes, paquets, panneaux, plans, écrans etc.). Nous vivons dans une société graphématisée (S. Auroux). Toutefois, on peut s'interroger sur une sorte de vision intérieure propre aux aveugles (Diderot, Descartes, Locke, Molyneux). On attribue même quelquefois aux aveugles un pouvoir de voyance extra-lucide.
            Par rapport à la vision, l'audition est moins valorisée par les philosophes rationalistes. Elle correspond à la sensibilité au temps plus qu'à celle de l'espace et paraît pour cette raison moins objective. Les rapports temporels sont plus fugaces, moins stables que les rapports spatiaux. Quand Pythagore s'intéresse à la musique céleste, c'est sur le modèle de la contemplation géométrique. C'est une musique spatialisée, apolinienne (Nietzsche, Naissance de la tragédie). Toutefois, les philosophes plus romantiques ont su voir dans la musique et l'audition un rapport authentique au monde. Pour Schopenhauer, la musique exprime la force de la nature de manière directe et intuitive, tandis que les arts visuels passent par une représentation qui constitue un obstacle à notre relation à l'être véritable des choses (Le monde comme volonté et comme représentation). Toutefois, les rationalistes considèrent que la musique expriment des émotions plus qu'elle ne traduit rationnellement le monde. En cela, elle reste inférieure à la vision.
            En ce qui concerne la surdité, elle paraît moins contraignante que la cécité en terme de vie quotidienne. Néanmoins, il faut noter qu'elle affecte notre communication avec autrui. En ceci, elle peut représenter un obstacle important en terme de vie sociale.

            Nous avons traité des sensations cardinales. Il reste des sensations considérées comme plus primitives, voire animales. Elles nous renseignent de manière confuse sur le monde extérieur. Elles sont plus subjectives et relatives, c'est-à-dire fluctuantes en fonction de la sensibilité de chacun. Les jugements gustatifs ou olfactifs sont très variables selon les personnes ; les sensations de froid et de chaud (haptiques) diffèrent selon les circonstances. Nous serions plongés, sans la vue et l'audition, dans un univers de qualités instables.
            Le goût et l'odorat est souvent associé à la vie animale. On sait comme ces sens sont développés chez les bêtes, tandis que chez l'homme ils sont atrophiés au profit de la vue et l'audition. De plus, la tradition philosophique, de tendance puritaine, associe les sens animaux à la sensualité et la sexualité, et peuvent être jugés avec dégoûts par les penseurs ascétiques ou hygiénistes. Le rapport entre sensualité et sexualité apparaît lorsqu'on considère le lien étroit entre les vocabulaires culinaire et sexuel (appétit, faim, sucré, délice, consommer). Le goût et l'odorat témoignent d'un forte proximité entre les corps, là où la vue et l'audition permettent une certaine distance. Pour cette raison, les arts d'agréments (gastronomie, parfumerie, stylisme) sont perçus comme inférieurs aux beaux-arts (peinture, musique). Ils ont même longtemps été liés à une certaine féminité, sachant que la femme fut et reste souvent associée au corps, au désir, quand l'homme représente l'esprit et la raison. On pourrait également parler des préjugés qui frappent les enfants ou les étrangers lorsqu'ils sont rejetés au nom de leur supposé proximité avec la vie sensuelle et quasi-animale. La méfiance à l'égard de l'odeur en particulier est liée à une certaine peur de l'invisible dans la tradition hygiéniste. On craint les épidémies et les contagions dont les odeurs seraient la marque.
            Nous avons observé une discontinuité entre les sens cardinaux et les sens primitifs, mais on ne peut nier le phénomène de synesthésie qui consiste à évoquer un sens par un autre. Certaines couleurs rappellent certains goûts, au contraire certaines odeurs entraînent certaines représentations imaginaires. En vertu de l'habitude de saisir les phénomènes simultanément par plusieurs sens, notre mémoire associe des sensations présentes à des quasi-sensations absentes. On peut se rapporter à l'expérience de la lecture qui parfois suscite des réactions quasi-physiques quand bien même nous ne percevons rien directement.
            Il nous reste à traiter du sens du toucher qui possède un statut ambigu. En un sens, le toucher est le plus primitif de tous les sens. C'est le plus général, le plus vital. On peut vivre aveugle, sourd, etc. mais sans le toucher, il nous devient impossible de nous repérer dans l'espace et d'avoir conscience de la douleur qui protège notre corps et prévient des agressions externes. Certains philosophes on fait du toucher l'origine de tous les autres sens (Descartes, Condillac, Diderot). Sans doute cette position est-elle liée à leur conception mécaniste de la physique. Il n'y a pas d'action à distance dans la physique moderne mais uniquement par contact. Aussi, voir est-ce en quelque sorte toucher avec les yeux ou du moins être touché par des photons. Descartes compare le voyant à l'aveugle qui se guide avec son bâton.
            L'analyse du toucher (Merleau-Ponty, Sartre) nous révèle l'ambigüité de ce sens (et peut être de tous les sens). Lorsque je touche une surface, je sens cette surface mais aussi ma propre chair. Ainsi cette surface n'aura pas la même texture ou la même chaleur selon que j'ai de la corne ou non au bout des doigts. Dans la sensation, c'est l'objet senti qui est prioritaire et le corps sentant est secondaire. Si je suis myope, les objets sont flous, mais je sais qu'ils le sont en raison de mes yeux. Il reste que je peux faire la différence entre les corps comme objets (ma propre main peut être caressée par mon autre main au même titre que la main d'autrui) et mon corps subjectif, ma chair, à travers laquelle j'éprouve des sensations.
            Le toucher est souvent associé à la main. Mais il recoupe une grande variété de phénomènes. D'abord, par la main, je peux sentir la chaleur (haptique), la résistance (kynesthésique), la rugosité (tactile). Mais au fond, tout mon corps est sensible aux variations de température, aux courants d'air, à l'effort musculaire, aux manifestations émotives (cardiaques, cutanées, intestinales, etc.). On est tenté de penser que l'atmosphère fondamentale de ma vie sensible se résume à la sensation tactile de la pesanteur de mon propre corps. D'ailleurs, l'expérience de l'anesthésie paraît à première vue moins angoissante que les autres. Les drogues et les médicaments nous permettent parfois de nous libérer des douleurs du quotidien ou de la chirurgie. L'expérience chamanique consiste à utiliser des produits qui font que l'âme peut voyager au-delà du corps. De manière comparable, l'extase religieuse a parfois été analysée comme un voyage de l'âme. Cependant, nous devons réaliser combien il serait impossible de vivre continuellement sous anesthésie. Non seulement nous nous blesserions tout le temps mais peut être nous perdrions notre humanité avec notre sensibilité.

            Nous venons d'analyser les sensations. Mais ce qui nous intéresse, c'est leur rapport à l'espace. Nous avons vu principalement que tous les sens n'avait pas la même portée dans l'espace (la vue est ce qui porte le plus loin). Nous avons également vu que, sans le toucher, nous ne pourrions nous déplacer correctement, etc. On peut dire rapidement que c'est par les sensations que nous découvrons et constituons l'espace. Toutefois, il y a plusieurs façon de concevoir l'espace et nous aimerions au moins en distinguer deux.
            La première façon, c'est de s'intéresser à l'espace concret (vécu et perçu). On l'appelle parfois "étendue", par opposition à l'espace abstrait (de même que l'on parle de "durée" concrète par rapport au temps abstrait des horloges). Cette étendue est subjective. C'est l'espace en tant qu'il m'apparaît à moi uniquement. Pour donner un exemple, une salle de classe a la même surface pour tous les élèves de cette classe. Mais chaque élève aura un point de vue propre en fonction de sa situation dans le lieu, de son état, de son humeur, de son rapport à l'école ou au professeur. Autrement dit, l'étendue est l'objet d'une expérience sensible. Il y a des lieux que moi j'aime, d'autres que je déteste. Il y a des escaliers qui semblent aisés à pratiquer mais qui, pour une personne âgée, sont redoutables, etc. Dans cette étendue sensible, à la fois au niveau perceptif mais aussi émotif et imaginaire (Bachelard, La poétique de l'espace), les choses m'apparaissent selon une perspective qui traduit moins la nature réelle des choses que mon rapport à eux, moins les faits que les valeurs que je leur accorde. C'est pourquoi Platon a pu critiquer ce genre d'espace sensible en tant qu'il est plein d'illusion. Je confonds des ombres et des reflets avec les choses mêmes. La science moderne nous accuserait en ce sens de confondre la révolution du soleil avec son lever et son coucher, ou les champs de particules avec des objets colorés et pesants. Ainsi, on peut dire que, selon le point de vue des sciences, l'espace ordinaire, l'étendue, est un obstacle à la connaissance objective. On ne connait un objet tel qu'il est qu'en se débarrassant des sensations, en utilisant des instruments, des calculs, dans un espace abstrait.
            Nous comprenons à présent que l'espace abstrait est un espace purement intellectuel, libéré des impressions du corps. Dans cet espace, on ne peut pas parler de haut et de bas, de gauche et de droite, ou d'avant et d'arrière, car ces catégories désignent le rapport des choses à mon corps et non ces choses elles-mêmes. Ainsi faut-il parler plutôt en physique de figures, de mouvements, de distances et d'angles. De même, la perspective réelle doit être oubliée au profit de la perspective artificielle. En somme, les défenseurs de l'espace abstrait estiment que l'étendue est un obstacle à la connaissance. Toutefois, nous devons préciser que l'étendue n'est pas contraire à la connaissance. Elle nous fournit un type de connaissance plus sensible, plus subjective, mais fondamentale pour ma vie et ma survie. Si je peux affirmer objectivement qu'il y a une centaine de kilomètre entre Rennes et Nantes, je dois en outre considérer que cette distance n'a pas la même extension selon que je voyage à pied ou en voiture, en bonne ou mauvaise compagnie. Je dois donc prendre en compte, en plus de l'espace objectif, l'espace vécu, avec ses qualités, son incidence sur moi. On doit remarquer que l'étendue vécue est liée en partie à notre héritage culturel. C'est pourquoi les différentes cultures n'ont pas la même perception d'un espace. Aussi, il est fondamental en urbanisme de s'intéresser, d'un point de vue sociologique, au vécu des différents types d'acteurs (ET. Hall), au lieu de travailler pour un homme abstrait universel (Le Corbusier). Il faut ajouter que l'espace abstrait n'est pas absent de notre perception ordinaire et n'est pas uniquement réservé aux scientifiques. Lorsque je regarde un ligne de chemin de fer, je vois les rails se rejoindre et pourtant je les considère comme parallèles. Aussi sommes nous toujours influencés par ce que nous savons plus que par ce que nous percevons. Les enfants dessinent par exemple quatre roues aux voitures, non parce qu'ils les perçoivent toutes en même temps, mais parce qu'ils connaissent d'avance leur nombre.

            Nous avons donc analysé les différentes sensations (capitales et primitives) ainsi que les différents espaces (abstrait et concret). Nous avons vu que l'espace concret est celui des sensations et que la pensée scientifique suggère de s'en défaire. Et elle préférera, dans l'espace concret, les sensations les plus abstraites, comme la vision et l'audition. Toutefois, nous avons montré qu'on ne peut se débarrasser de l'espace concret sans perdre en même temps les connaissances et expériences qu'il nous propose. C'est le moment d'approfondir et de régler la problématique qui oppose un espace comme obstacle à un espace comme moyen (de connaitre et de sentir).


            D'un point de vue scientifique, il semble que l'espace concret soit un obstacle, puisque c'est celui de la sensation et que celle-ci déforme la réalité des choses en les montrant selon notre point de vu relatif (illusion d'optique, etc.). Mais il faut bien voir que le point de vue scientifique repose sur l'espace abstrait, celui (ou ceux, les espaces non euclidiens) de la géométrie. On sait d'ailleurs que l'espace concret n'échappe pas totalement à la mathématisation et à sa traduction abstraite. On peut très bien calculer les déformations dues à la perspective, comme le montre l'art de l'anamorphose. Il reste que du point de vue savant, l'espace abstrait est un moyen et l'espace concret un obstacle.
            D'un point de vue ordinaire (qui intéresse aussi les artistes, les designers et les architectes), l'espace concret, l'étendue, est moins un obstacle qu'un outil de travail et de survie. On utilise l'espace vécu et perçu pour montrer des objets ou des œuvres, pour susciter des impressions, faire vivre des expériences et se repérer dans la vie quotidienne. Certes, un mauvais aménagement peut empêcher de profiter d'un paysage. Mais c'est parce que l'aménagement de l'espace est un moyen d'améliorer le spectacle de l'environnement. Sans espace concret, il n'y a tout simplement plus de paysage. Il y a de la géologie. 

Raphael Edelman

Qui êtes-vous ?

Je suis professeur de philosophie à l'Ecole de design et à Lisaa à Nantes, dirige la revue de philosophie et de technique Tiroir et préside l'association Ouvroir d'Urbain Potentiel. Vous pouvez me contacter ici : raphael.edelman@yahoo.fr