mercredi 27 février 2013

Electroménager & multimédias


 Comment l’électroménager et les multimédias peuvent-ils enthousiasmer et faciliter le quotidien ?


"Avoir dans un tiroir de la cuisine un couteau à portée de la main ; ouvert auprès du lit un livre ami ; par la fenêtre un ciel, noir, clair, lent, furieux, de toute manière qui vous parle. Parler pour le ciel, le couteau et même le livre, n'est pas dire, c'est être en phase avec votre rythmique corporelle. On n'entend pas des voix quand on habite - sauf au grenier et à la cave, justement parce qu'on n'y habite pas. La maison que j'habite, elle m'habite, je n'ai pas besoin de l'entendre, nous nous "entendons". A quatre heures de la nuit, je descends l'escalier, je traverse le bas en contournant les meubles, en passant les portes, je vais au frigidaire prendre un verre de lait - sans allumer. Là où je peux être somnambule sans erreur, là est ma maison". (Jean-François Lyotard, "Conventus", Misère de la philosophie, p. 200).

Les machines ont transformé nos vies, dans nos espaces quotidiens. Cette révolution a eu lieu et continue avec l’informatique, dans le monde du travail comme dans nos domiciles. Il nous faut nous interroger sur la manière dont cette transformation a amélioré notre vie, pour établir ce qui doit être préservé dans cet état de fait. Mais il faut également se demander quels sont les effets induits pour les corriger. Si les outils doivent continuer à évoluer, il faut se demander dans quel sens cette évolution doit aller.


I. L’amélioration du quotidien
Par certains côtés, les machines améliorent notre quotidien. Ce que nous entendons par quotidien, c’est ce qui est ordinaire, habituel, par rapport à ce qui est extraordinaire, exceptionnel, comme les moments festifs, heureux, ou bien terrifiants. Le monde ordinaire, c’est aussi le monde profane, celui des préoccupations matérielles, par opposition au monde sacré et spirituel. Le terme « enthousiasmer » désigne au départ un transport divin, une exaltation religieuse. Il peut sembler paradoxal de vouloir "enthousiasmer le quotidien". Cela reviendrait à rendre le quotidien exceptionnel, magique, exaltant, grâce à la machine. Ici l’expression est sans doute hyperbolique.

A. Le monde du travail.
Avant de nous intéresser au domaine privé de la demeure, nous pouvons faire un détour par celui du travail, où sans doute la machine a pénétré en priorité. Avec la révolution industrielle, issue des découvertes scientifiques concernant la thermodynamique et l’électricité, les manufactures et les ateliers artisanaux ont évolué et gagné en taille et en puissance.

1. Les conditions de travail
A première vue, l’industrie a amélioré les conditions de travail, puisque la machine a réduit l’effort physique des travailleurs. Cependant, certains effets induits ont été relevés : accélération des cadences, perte du savoir-faire et de l’initiative des ouvriers au profit des ingénieurs, nouvelles nuisances en terme de bruit, problèmes musculo-squelettiques, chômages, etc.

2. La productivité
L’avantage de l’industrialisation est peut-être plus lisible d'un point de vue global. Les machines ont augmenté la productivité, les bénéfices pour l’entreprise et l’abondance des biens. D’une certaine manière, on a assisté à l’augmentation des richesses pour les producteurs et les consommateurs, même si de nouvelles formes d’inégalités sont apparues dans ce contexte.

B. La maison
Les outils électroménagers et multimédias trouvent leur place à la maison. "Ménager" vient de manere, signifiant séjourner. Nous séjournons principalement à la maison (lat. domus, gr. oïkos), lieu privé par opposition à la cité. On ne peut pas cependant assimiler l’espace domestique au loisir et l’espace public au travail de manière rigoureuse, puisque l’on peut très bien assister à un spectacle public et travailler chez soi. Ainsi le domicile est-il le lieu du travail ménager, traditionnellement attribué aux femmes et au domestique (cf. Xenophon, Economiques ; Aristote, Politiques). Le travail domestique consiste à organiser, nettoyer, ranger, cuisiner, etc. Le loisir domestique traditionnel repose sur le jeu, la musique, la conversation, la gastronomie, l’érotisme, etc. Il requière un certain travail, à la différence des loisirs modernes souvent plus passifs (télévision, multimédias, etc.). Pour cette raison, on a pu comparer la perte de savoir vivre domestique à la perte de savoir faire professionnel dans l’industrie (B. Stiegler).

1. Faciliter la vie
On peut observer à la maison ce que l'on a constaté au travail, une diminution de l'effort grâce aux machines. Les appareils ménagers ont très largement contribué à alléger les travaux domestiques, participant à l'émancipation des femmes et à la disparition des domestiques. Par exemple, les robots facilitent la cuisine, les aspirateurs le nettoyage, les machines le lavage, le réfrigérateur limite les déplacements pour faire les courses, etc. Nous seulement les travaux deviennent plus faciles et plus agréables, mais nous acquérons davantage de temps disponible.
2. Enthousiasmer la vie.
L’avènement de la société de consommation ne correspond pas uniquement à une révolution matérielle. Il donne lieu à une sorte d'enchantement lié au plaisir de posséder des objets perfectionnés et tendances. Que ce soit pour l'électroménager et les multimédias, la magie des objets modernes, avec leurs performances et leur design, procure non seulement une joie personnelle mais aussi une satisfaction sociale. On aime susciter l'admiration des voisins et des visiteurs avec nos nouvelles acquisitions.


II. Les problèmes à corriger
Comme toute chose, l’électroménager et les multimédias présentent à la fois des avantages et des inconvénients. Il importe de considérer ces derniers si l'on désire travailler à leur amélioration. Un designer ne saurit donner de sens à son travail s'il n'est pas capable de déceler les problèmes à résoudre. Ceux-ci ne découlent pas simplement des objets eux-mêmes mais aussi de l'évolution de l'environnement. La société présente n'est plus celle de l'après guerre, où l’électroménager connut une forte pénétration, ou les années soixante-dix et quatre-vingt, avec l'avènement de la hi-fi et des multimédias. Autrement dit, la situation aujourd'hui n'est plus celle de mes grands-parents et parents, qui ont connu respectivement la naissance et le développement de la société de consommation. Les questions qui se posent, dès lors que cette société est arrivée à un stade fortement développé, sont celles de savoir si et comment elle peut se maintenir ou évoluer.

A. L’électroménager
Intéressons-nous d'abord aux instruments électroménagers. Ce sont des machines, voire des robots, capables de nous aider à effectuer des tâches, en remplaçant notre force musculaire par un entraînement mécanique. Cela suppose une source d'énergie extérieure à nous : le gaz, le pétrole, l'électricité. Les machines robotisées sont celles qui possèdent une certaine autonomie, telle que démarrer un programme de lavage à une heure déterminée et s'arrêter seules une fois celui-ci terminé. Les mécanismes simples d'autorégulations mécaniques, tels que les thermostats, sont aujourd'hui complétés par des microprocesseurs qui analysent les informations livrées par des capteurs et réagissent en conséquence (eg. dispositif domotique anti-incendie). Les instruments électroménagers classiques permettent de nettoyer, cuisiner, chauffer ou réfrigérer. On distingue les gros appareils de cuisson, lavage et réfrigération des petits de cuisine, d'hygiène, de lavage du sol et du linge.

1. Les problèmes d'usage
Une première série de problèmes peut être indiquée concernant l'usage des produits électroménagers. D'abord, on observe la complication des fonctionnements avec l'adjonction des possibilités numériques. Une ergonomie simple est attendue, tandis que l'offre tend à démultiplier les possibilités de programmation, brouillant les usages les plus élémentaires. Tous les usagers ne sont pas préparés à ce genre de sophistication. Comme les domiciles sont parfois saturés d'instruments divers plus ou moins utiles, on peut être tenté de fournir des outils polyvalents et multifonction, ce qui peut diminuer leur facilité d'usage et leur qualité. Les consommateurs sont aussi tiraillés entre des produits de faible coût mais de qualité médiocre et des produits meilleurs mais plus onéreux. Le scandale de l'obsolescence programmée a rendu les usagers plus suspicieux. On note des tendances rétro qui consistent à revenir à des outils rudimentaires mais de bonne qualité.

2. Les problèmes d'environnement
A un niveau moins immédiat, on peut critiquer les conséquences de nos appareils sur l'environnement. Outre la forte occupation de l'espace de nos domiciles, les objets, pourrait-on dire, envahissent la planète. Dans les magasins, les déchetteries, et les décharges, dans les brocantes, sur la toile, nous trouvons une pléthore d'objets de formes et de marques différentes, créant un effet à la fois de dispersion et de monotonie. Quant au milieu associé, c'est-à-dire l'ensemble de l'infrastructure qui permet de produire, faire fonctionner, et détruire ces objets, il n'échappe plus à personne qu'elle génère des problèmes écologiques à l'échelle globale. Ceci entraîne chez de nombreuses personnes le souci d'une consommation responsable et durable.

B. Les multimédias
Les multimédias sont les moyens audiovisuels (son, texte, images fixes ou animées) permettant un usage simultané (image et son à la fois) et interactif (manipulation par les usagers). Un média est d'abord un moyen de diffusion de l'information (livre, presse, radio, affiche, télévision). Cela fait longtemps que les médias sont divers et nombreux (multus). Mais l'électronique a permis de développer de nouveaux usages (simultanéité, interactivité, partage, rapidité, mobilité, puissance, connectivité, intelligence, etc.). Quant aux applications des multimédias, elles sont fort nombreuses : se divertir, créer, communiquer, apprendre, travailler, s'organiser, etc.

1. Les problèmes temporels
Tout d'abord, les multimédias ont entraîné des bouleversements dans notre rapport au temps. Ils prennent une part importante de nos loisirs. Ainsi, si le temps de loisir a augmenté dans notre société le siècle dernier, il est fortement consacré aux multimédias, au détriment par exemple du sport ou des rapports sociaux. Cette absorption crée une forme d'individualisation du temps. On s'isole parfois des autres en privilégiant l'interactivité avec la machine. Au niveau du temps psychique, on observe aussi des bouleversements. Parfois l'usager se laisse capter par le temps de la machine qui rythme et influence le cours de sa pensée. Avec la profusion des informations et du zapping, on observe aussi une plus grande difficulté à se concentrer longtemps sur une même tâche. Il devient plus difficile de développer patiemment une idée ou de suivre un raisonnement. On préfère l'information courte, ramassée et spectaculaire.

2. Les problèmes spatiaux
On accuse également les médias, et les multimédias qui sont plus attrayants encore, de substituer au monde réel un monde virtuel. Ceci peut avoir pour effet de nous détourner de la réalité, de nos proches et de la société. Cette virtualisation de l'espace n'est pas simplement individuelle. Elle peut même être globale. Dans ce cas; on accuse les mass-média de conditionner les citoyens à une pensée unique et mondiale, fabriquée par les journalistes et l'industrie du spectacle. Avec internet, ce sont des communautés virtuelles qui se développent, formant autant de mondes différents et cloisonnés.


Conclusion
Il est donc indéniable que le développement de l’électroménager et des multimédias, en même temps qu'il a facilité et enthousiasmé notre quotidien, a bouleversé nos modes de vie. Maintenant que les effets à long terme de ces bouleversement des mœurs dans la société industrielle se font sentir, on s'interroge sur la différence entre les modes de vie traditionnels et modernes. Une certaines nostalgie apparaît, un désir de s'inspirer des meilleurs aspects du passé, sans pour autant négliger les acquis du présent et les promesses de l'avenir.


Raphaël Edelman 

Crédit photo : http://www.trublyonne.com/2010_11_01_archive.html

Qui êtes-vous ?

Je suis professeur de philosophie à l'Ecole de design et à Lisaa à Nantes, dirige la revue de philosophie et de technique Tiroir et préside l'association Ouvroir d'Urbain Potentiel. Vous pouvez me contacter ici : raphael.edelman@yahoo.fr