lundi 27 mai 2013

Survivre

Le premier novembre 1755, cinquante mille à cent mille personnes périrent lors du tremblement de terre de Lisbonne. Cet événement troubla les esprits et en particulier celui de Voltaire. Il devint impensable, pour l'auteur de Candide, que nous vivions dans le meilleur des mondes voulu par dieu, comme le pensait le philosophe allemand Leibniz dans sa Théodicée. Or, ce que l'histoire ne retient pas, c'est le sort des survivants. Certes mourir est un mal, l'un des pires de tous. Mais survivre ? Epicure aurait sans doute affirmé que survivre est pire encore que mourir, puisqu'une fois morts, nous ne sommes plus là, tandis que les survivants ont à affronter la peine et la souffrance. Si l'histoire s'intéresse avant tout aux morts, l'actualité elle ne peut nier la détresse de ceux qui survivent aux catastrophes. Certes survivre c'est ne pas être mort. Mais pour autant est-ce encore vivre ? Devons-nous considérer la survie comme inférieure à la vie ou bien comme une façon de vivre ? Doit-on considérer le survivant comme un vivant amoindri ou au contraire faut-il souligner qu'il est bien encore en vie ?

Le terme "survivre" désigne au départ le fait de demeurer en vie après la disparition de quelqu'un d'autre. Mais, lorsqu'on oppose "survivre" à "vivre", le terme prend le sens de vivre moins bien, voire de sous-vivre. Plus précisément, si l'on prend les différents règnes minéral, végétal, animal et humain déterminés par Aristote, la survie apparaît comme une rétrogradation, un déclassement. Ainsi la plante, en mode survie, se fige, sèche et se minéralise ; l'animal s'immobilise, devient plante, matière première, comme dans l'élevage industriel ; l'homme devient animal, au sens où sa vie semble se résumer à chercher à satisfaire ses besoins primaires, comme lors des famines ou dans les camps de concentration. L'homme paraît alors réduit au rang de bête, voire de zombie, de mort-vivant, au stade de privation le plus grave. Dans ce dernier cas, il ne cherche même plus à vivre mais devient apathique et se laisse mourir. On dit aussi des hommes qui ont perdu leur humanité qu'ils agissent comme des robots ou des machines.
Pour saisir comment il est possible de rétrograder ainsi, il faut tenir compte du fait que les vivants ont besoin d'un environnement particulier pour vivre : lumineux et humide pour les plantes, végétal et animal pour les animaux, naturel et culturel pour les humains. Mais lorsque son environnement se dégrade (quand les raisons ne sont pas endogènes, comme dans le cas de la maladie ou la vieillesse), le vivant est réduit à l'état de survie. Aristote qualifiait de "violentes", par opposition à "naturelles", les causes du dépérissement du vivant. Cependant, on peut aussi distinguer des violences d'origine naturelle, comme les cataclysmes, et celles d'origine humaine, lors des guerres ou des catastrophes industrielles. Dans Ecume, Sloterdijk explique qu'à partir de la première guerre mondiale et de l'utilisation du gaz moutarde dans les tranchées, on a commencé à s'attaquer à l'environnement du vivant davantage qu'au vivant lui-même, ce qui produit un effet destructeur plus vaste et plus durable, comme on l'a vu à Hiroshima ou plus récemment en Irak à la suite de l'utilisation de missiles à l'uranium appauvri. La destruction de l'environnement qui conduit à la survie n'est pas uniquement physique. L’hôpital, par exemple, est un lieu qui a pour inconvénient de détruire l'environnement social et affectif du patient. Dans les camps de réfugiés (Soudan, Somalie, Kosovo, Palestine, Inde, etc.), en plus des difficultés matérielles, il faut faire face à la déstructuration de l'organisation sociale, politique et même topologique. C. Levi Strauss affirme que le pouvoir de l'empire colonial reposait sur une modification profonde de l'organisation des villages traditionnels.
Il faut insister sur les destructions opérées au niveau psychosocial tout autant que physique dans les conditions de survie. De nombreux films de survivants (voir l'article "liste de films post apocalyptiques" sur wikipédia) insistent sur le double aspect physique et moral de la catastrophe, en montrant qu'en plus du rationnement des biens de nouveaux rapports de force s'instaurent. La déshumanisation ne naît pas simplement de ce que, dans des circonstances matérielles extrêmes, l'homme devient un loup pour l'homme en poursuivant son intérêt personnel, mais d'une destruction de l'environnement social. Mais lorsque les cadres sociaux perdurent, les hommes parviennent à s'entraider. Ce que l'on nomme "survivalisme" désigne précisément un repli sur soi sécuritaire et une attitude ultra-individualiste qui ne vient pas uniquement des circonstances matérielles. De nombreux peuples peuvent vivre dans des circonstance extrêmes tout en s'entraidant. C'est le cas des esquimaux. On peut considérer le survivalisme comme l'attitude d'un homme issu d'une société d'abondance et individualiste qui se prépare à être propulsé dans une situation catastrophique.
Les écueils inverses du survivalisme sont le paternalisme et le misérabilisme. Celui qui voit son mode de vie détruit par la catastrophe et devient en plus dépendant de l'assistance d'une communauté plus riche peut se sentir en situation d'infantilisation, de déshumanisation ou d'animalisation. Il se trouve en quelque sorte dominé par la main qui l'assiste au lieu de recouvrer son autonomie. Bien entendu, les organisations humanitaires sont capitales lorsqu'il s'agit de sauver des vies humaines du désastre. Mais elles proposent des solutions parfois trop superficielles ou induisent un sentiment de frustration et de perte de dignité chez les victimes. Non seulement se développe une impression d'endettement impossible à soulager, mais en outre cela conduit à devoir s'adapter aux désirs plus ou moins conscients des sauveurs.
La figure de l'esclave permet de définir une certaine façon de survivre quand bien même on ne manque pas nécessairement de quoi vivre. L'esclave, bien entendu, a généralement des conditions de vie inférieures à celles de son maître, mais en plus il possède moins de droits et de libertés. On peut même dire, en suivant Hegel, que l'esclave sacrifie sa liberté pour garantir sa vie. Ainsi, si l'homme se caractérise par sa liberté, comme le rappelle la déclaration des droits de l'homme, on peut soutenir que l'esclave, sur le plan moral, survit plus qu'il ne vit.

Nous venons de voir que survivre, c'est ne plus vivre pleinement aussi bien du point de vue physique que moral. Cependant, il n'est pas suffisant de s'en tenir à ce constat. Car l'on risque alors de ne plus voir dans le survivant qu'un être auquel il faudrait apporter le strict nécessaire et auquel il ne faudrait garantir que le minimum vital. Or le survivant doit être considéré comme un alter ego tout aussi vivant que nous. Les conditions extrêmes de survie doivent être conçues comme provisoires dans la mesure où l'on ne peut maintenir les survivants dans une sorte de sous-humanité. Même dans un contexte exceptionnellement dur, le survivant doit être approché comme un vivant à par entière, sans quoi l'on risque d'accentuer son mal être, sans même s'en rendre compte, en adoptant une posture excessivement compassionnelle.
Comme nous l'avons dit, "survivre" signifie d'abord vivre après quelqu'un d'autre ou après un événement et pas uniquement vivre moins. Les traumatismes du survivant sont nombreux : il a perdu des proches et un environnement qui lui était cher. La difficulté pour lui va être d'envisager à nouveau l'avenir. C'est en reconstruisant son futur que le survivant peut surmonter son passé, et non en faisant du sur place et en demeurant un survivant, comme les réfugiés dans les camps installés pour une durée illimitée, sans perspectives d'avenir. La situation est identique pour les migrants ballottés d'un lieu à l'autre par les pouvoirs publics, sans possibilité de se construire économiquement, socialement et pédagogiquement, comme c'est le cas par exemple pour les roms qui survivent encore tant bien que mal à l'implosion de l'union soviétique.
L'éducation est une donnée importante dans les circonstances de survie (cf. Aide et action). Il faut tout d'abord apprendre à s'adapter aux circonstances extrêmes et à se réorganiser. Souvent, d'ailleurs, dans le malheur, les hommes apprennent beaucoup sur eux-mêmes et les autres, en particulier ceux qu'ils n'auraient pas rencontrés autrement. Les survivants restent certes traumatisés mais sont aussi profondément transformés. Nous apprenons toujours, quelque soit notre âge, dans notre métier, par les médias, etc. Nous enseignons également à nos proches, à nos enfants, etc. Pendant la seconde guerre mondiale, des écoles existaient dans les camps de concentration à l'initiative des détenus eux-mêmes. On enseignait l'art, la philosophie, les sciences, etc. D'une part, se trouvaient là réunis des hommes aux compétences très différentes et susceptibles d'échanger entre eux et, d'autre part, l'apprentissage était fondamental pour garder le moral, même le ventre vide. Apprendre nous permet d'envisager que nous avons un avenir, même dans les situations les plus désespérées. Sans doute est-ce la raison pour laquelle certains retraités, en dépit de leur grand âge, prennent des leçons dans divers domaines.
Ensuite, il faut noter que le survivant reste bien vivant en tant qu'il continue de jouer et de créer. Les hommes communiquent entre eux pour échanger des informations mais aussi inventer des histoires, stimuler l'imagination, se distraire, réfléchir, etc. Même dans le plus profond dénuement, les hommes continuent de jouer de la musique, de travailler les matériaux, de se parer et de faire la fête. On peut songer, pour s'en convaincre, à toutes les œuvres produites dans les camps de concentration ou encore aux fêtes qui avaient lieu lors du siège de Sarajevo qui dura de 1992 à 1996.
De plus, les survivants ne cessent pas pour autant d'aimer. Comme tout le monde, ils font l'amour et recherchent l'intimité. L'intimité ne se limite pas à la possibilité de se laver ou de satisfaire ses besoins à l'écart, comme dans notre culture. Elle consiste également à pouvoir partager des moments privilégiés, voire exclusifs, avec ceux que l'on aime, quelque soit la nature de cet amour (Cf Hiroshima mon Amour d'Alain Resnais).
Enfin, nous pouvons dire que les survivants ont besoin d'une vie politique. Mêmes si généralement les survivants sont sous le contrôle de leurs tuteurs, ils ont besoin de contribuer à l'organisation de leur vie. Nous l'avons dit, de nombreux problèmes surviennent du fait de la destruction de la société et une recomposition superficielle ne suffit pas. Il faut impliquer les survivants dans les décisions et leur donner des responsabilités.
Nous comprenons donc en quoi le survivant est bien encore vivant et ne perd en vérité rien de ce qui fait de lui un être humain à part entière. Même si le malheur et la misère rendent difficile une vie accomplie, la pauvreté ne nous réduit pas à la simple animalité. Dans certains cas mêmes, nous vivons d'autant mieux que notre vie est plus sobre. Il ne s'agit pas à proprement parler de survie mais de nombreuses personnes, à l'occasion de leurs vacances ou plus durablement, adoptent volontairement un mode de vie frugal, en considérant qu'ils vivent ainsi plus authentiquement que dans le confort offert par la société de consommation.

La survie est donc opposée à la vie, en tant que vie amoindrie, tant sur le plan matériel que moral. Pour cette raison, la survie représente un scandale et il est naturel d'aider toute personne dont les conditions de vie son détériorées à retrouver un niveau de vie convenable et digne. Cette aide ne saurait se réduire à une aide matérielle, ou du moins uniquement à des objets de première nécessité ou des lieux strictement utilitaires. Il faut également une aide morale, des outils et des endroits pour s'organiser, apprendre, créer, se distraire, etc. C'est la raison pour laquelle il ne faut pas opposer trop radicalement la survie à la vie. Nous devons bien considérer que le survivant, en dépit des conditions difficiles, doit mener une vie accomplie, avoir une activité valorisante, des rapports humains satisfaisants, etc. Survivre nous met dans une situation tragique qui nous rapproche de la mort. Il est donc impératif de sauver notre prochain de cette situation. Mais lorsqu'on ne peut agir en profondeur et résoudre les difficultés en agissant sur leurs causes premières, il importe encore d'aider les survivants à mener une vie décente. L'aide que l'on apporte sur le plan matériel ou moral ne doit pas non plus étouffer la liberté et la créativité.

Raphael Edelman


Références :

Reportages : Le camp des oubliés de Marie-Christine Courtès et My Linh Nguyen ; Les enfant de l'exil de Christopher Quinn ; La vie dans les camps de réfugiés de Marc-Antoine Pérouse de Montclos ; Le Petit Vietnam de Philippe Rostan.

Romans : Ravage de René Barjavel (1943) ; La terre demeure de George R. Stewart (1949) ; Le Jour des Triffides de John Wyndham (1951) ; Soleil vert de Harry Harrison (1966) ; Les survivants de Paul Piers Read (1973) ; Malevil de Robert Merle (1972) ; L'Autoroute sauvage de Gilles Thomas (1976) ; Robinson Crusoé de Daniel Defoe ; Into the wild de Jon Krakauer et Christian Molinier ;Je suis une légende de Richard Matheson
Primo levi, Si c'est un homme ; Soljenitsyne, L'archipel du goulag ; L'Espèce humaine de Robert Antelme

 Essais : Bertrand Vidal, « Survivre au désastre et se préparer au pire » ; Mel Tappan,  Personal survival letter ; Le piège humanitaire Jean-Christophe Rufin ; G. Bensoussan, Génocide pour mémoire ; Voltaire, Candide ; Naomie Klein, La stratégie du choc ; P. Sloterdijk, Ecume ; C Levi STrauss, Triste tropique ; Hobbes, Le Leviathan ; L'Entraide, un Facteur de l'Evolution de Pierre Kropotkine ; La simplicité volontaire contre le mythe de l'abondance, Paul Ariès ; De la très haute pauvreté ; Ce qui reste d'Auschwitz de Giorgio Agamben

Qui êtes-vous ?

Je suis professeur de philosophie à l'Ecole de design et à Lisaa à Nantes, dirige la revue de philosophie et de technique Tiroir et préside l'association Ouvroir d'Urbain Potentiel. Vous pouvez me contacter ici : raphael.edelman@yahoo.fr