dimanche 8 septembre 2013

La plage

Chaque été nous assistons au phénomène de l'héliotropisme qui consiste en un déplacement massif de population vers les lieux ensoleillés. Il s'agit d'une consommation de l'espace partagée par un grand nombre de gens et propre à une période de l'histoire, approximativement du vingtième siècle à aujourd'hui. Quel est l'origine d'un tel phénomène ? De quelle nature est l'attraction exercée par le soleil, la mer et la plage ? Quelle est la part de naturel ? Quelle est la part de conditionnement culturel dans cette attirance ? De quelle manière sommes-nous conditionnés ? L'attirance pour la plage est-elle partagée par tous ? Des esprits critiques, voire chagrins, ne partagent pas l'engouement général pour la plage et, même chez les amateurs de plages, certains aspects peuvent être critiqués.

Considérons d'abord ce que la plage a d'attirant. Elle est associée aux idées positives de vacance, de repos, de loisir, de santé, de rencontre, etc. La plage est un espace perçu comme naturel par opposition à la ville (ou même au port) et à l'univers industriel. Cet espace est aussi lié à un temps précis, celui du loisir censé nous soulager du travail. La plage semble être l'équivalent mythologique athée et matérialiste de ce que fut le paradis. Sans doute une grande quantité de gens désirent-ils aujourd'hui "finir leurs jours" au bord de la mer, loin du stress de la ville. La plage et la mer ne sont pas les uniques lieux de loisirs mais, par rapport à la montagne et la campagne, ils sont statistiquement plus fréquentés et ce dans de nombreux pays. Il faut sans doute voir ici la conséquence d'une standardisation des messages médiatiques, des coutumes et de l'usage des transports (même si parfois c'est la plage qui vient à la ville). Il existe donc un imaginaire quasi-mondial de la mer, avec ses plages, son soleil et son sable chaud, ses cocotiers, etc. (sea, sex and sun). On peut observer les activités liées à la plage (avec tous les objets qu'elles supposent) : jeu, sport, baignade, bronzage, repos, sieste, lecture, promenade, etc. Ces activités ont toutes un caractère ludique et gratuit (même s'il existe une économie touristique imposante). On remarque aussi qu'elles sont généralement associées à l'idée de partage ou, en tout cas, à un rapport collectif à l'espace, même si la cohabitation entre plagistes est parfois difficile.
Cet aspect grégaire de la plage entretient un rapport paradoxal avec une conception plus romantique et individualiste. Nous ne perdons pas de vue la figure d'un Robinson Crusoé, seul ou presque face à la nature, en tous cas loin de la foule urbaine et de la civilisation. On peut évoquer également le rapport à la nudité, entière ou partielle, qui à la fois nous émancipe en apparence des codes sociaux et exprime un certain désir de pureté. Il faut souligner la persistance de cette mythologie, alors même que les gens vont généralement à plusieurs sur les plages et que leur nudité reste une façon de se vêtir, en tant qu'elle possède une valeur symbolique au même titre qu'un vêtement. On peut envisager ce rapport imaginaire à la nature également en opposant la terre, lieu habituel de l'homme, à la mer, lieu inhumain, mystérieux et sauvage.
Ne négligeons pas de considérer la notion de plage en un sens plus général. Elle désigne un continuum spatio-temporel applicable par exemple aux sillons d'un disque ou à la surface arrière d'une auto. La plage alors évoque une surface vierge avec son potentiel, c'est-à-dire un lieu ou une durée où tout est possible et peut être fait ou défait. Ainsi la plage évoque-t-elle les notions de mouvement et de liberté.

La plage exprime donc différentes valeurs telles que le repos, le jeu, la liberté, la pureté, la nature etc. Mais une observation plus attentive nous révélera les limites de ce modèle. La plage renvoie à des phénomènes par eux-mêmes caricaturaux : départs massifs de vacanciers, attroupements de plagistes, hausse des prix et baisse de la qualité pour le logement, la nourriture, etc., problèmes environnementaux tant au niveau de l'écosystème que des équilibres sociaux, débauche de mauvais goût, de kitsch, de vulgarité et de laideur, comportements grégaires, etc. Ces aspects sont connus de tous et néanmoins n'entament pas notre engouement pour la plage. Il semble même que nous soyons implicitement tenus de l'apprécier et de nous y rendre pour être bien vus des autres. Ne pas aller à la plage, ou plus généralement en vacance, est parfois considéré comme dévalorisant (pauvreté, maladie, vieillesse, asociabilité, snobisme, etc.). Au contraire, le mérite reviendra à ceux, plus "rusés" ou plus aisés, qui auront su profiter des plages en s'épargnant leurs aspects négatifs (en un lieu méconnu ou sur la plage d'un yacht, par exemple).
Des images négatives antérieures à notre époque continuent à s'attacher également à l'idée de plage. Elles sont distinctes de l'univers des vacances. La plage fut longtemps considérée, avec le port, comme une frontière entre terre et mer, en particulier par les pêcheurs et les marins. Or la mer est d'abord un lieu de travail périlleux. Cette réalité dangereuse refait surface parfois dans l'univers vacancier (le Titanic, Les dents de la mer, etc.). De nombreux récits épouvantables mais toutefois fascinants témoignent de ce retour du refoulé. Le danger prend parfois une tournure romantique avec les histoires de pirates, d'aventuriers ou de bagnards. Il y a un plaisir ambigu qui consiste à se faire peur avec l'eau, comme en témoigne sans doute les hurlements de panique simulés des enfants. La plage reste donc la porte de la mer (ou de la rivière) avec ses menaces. Dans l'antiquité, l'horizon marin se rapporte à l'au-delà et au royaume des morts. Mais la menace n'est pas nécessairement surnaturelle. Jusqu'à une époque récente, les conflits se déroulaient sur les plages où débarquaient les soldats. Notre époque également connaît ses tragédies : tsunamis, pollutions pétrolières, nucléaires, chimiques, naufrage de clandestins etc.

Nous voyons donc que la plage est une réalité physique qui condense beaucoup de fantasmes contradictoires, paradisiaques et infernaux. Soit la plage est vue comme un lieu de liberté, de pureté ou de loisir ; soit elle est perçue comme un lieu vulgaire ou dangereux. La plage est ainsi une surface où se projette notre imaginaire et il importe de tenir compte de celui-ci dans l'ensemble de ses aspects. Même les moins agréables peuvent être à l'origine d'une réjouissance paradoxale, dans la mesure où nous aimons jouer avec ce qui nous inquiète. Il s'agit aussi de ne pas masquer toute la réalité par souci de séduire. Il faut également informer, sensibiliser, responsabiliser etc. 


Raphaël Edelman 

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Qui êtes-vous ?

Je suis professeur de philosophie à l'Ecole de design et à Lisaa à Nantes, dirige la revue de philosophie et de technique Tiroir et préside l'association Ouvroir d'Urbain Potentiel. Vous pouvez me contacter ici : raphael.edelman@yahoo.fr