lundi 16 septembre 2013

LA SURFACE

Nous vivons au contact des choses et des gens mais tentons sans cesse de percer cette surface pour saisir le sens et la profondeur de ce que nous percevons. Nous ne nous contentons donc pas de ce qui apparaît à nos sens et cherchons à appréhender l'essence dissimulée des choses. Ceci laisse supposer que la surface est insuffisante et qu'il faut chercher au-delà. Que lui manque-t-il au juste ? Pourquoi ne pas nous en contenter ? Doit-on négliger la surface et nous concentrer uniquement sur ce qu'elle protège ?

"Superficiel". C'est le terme dépréciatif désignant la surface dans toute sa vacuité. Nous disons d'une personne qu'elle est superficielle quand elle joue un rôle et essaie d'incarner des valeurs de manière factice. De même, on qualifie de superficielle une personne qui ne s'attache qu'à son apparence physique, sans se soucier de sa grandeur d'esprit ou de cœur. L'hypocrisie est aussi une attitude superficielle qui consiste à témoigner d'une gentillesse qui n'est pas éprouvée en réalité.
Les philosophes ont souvent critiqué la superficialité des rapports sociaux. Nous sommes en quelque sortes enfermés dans l'image que nous voulons donner aux autres et qui est liée à notre statut ou notre fonction dans la société. Or ce que nous sommes au fond ne saurait se résumer au rôle social que nous jouons (Sartre). Il s'agit soit de découvrir un moi plus profond et authentique (Bergson), soit de concevoir l'identité personnelle comme une construction (Nietzsche).
On a parfois comparé la société à une sorte de carapace venue recouvrir et dénaturer la nature originelle de l'homme (Rousseau). Le temps et les conventions nous ont inculqué des habitudes sans fondement, qui masquent l'essence de l'homme en général. Les philosophes des lumières pensent ainsi qu'en dépit des différences de cultures, les hommes appartiennent au fond à une même famille. Même la couleur de peau, dans ce cadre, nous apparaît comme une surface insignifiante qui ne nous autorise pas à juger autrui. Seuls les actes témoignent de l'être réel et profond de chacun.
On a tendance parfois à qualifier le monde moderne de superficiel en raison de l'importance accordée à la possession matérielle et de l'influence considérable des images sensationnelles publicitaires ou médiatiques. Ainsi G. Debord appelle-t-il "société du spectacle" notre société basée sur les apparences et le mensonge. Cela laisse supposer, d'une part, que la société doit se moraliser, c'est-à-dire adopter à l'avenir des valeurs meilleures ou, d'autre part, qu'elle doit retrouver l'authenticité qui caractérisait les sociétés passées (Heidegger).
La société de consommation tend à produire des objets superficiels, c'est-à-dire des gadgets ou des accessoires inutiles. Les objets kitsch n'ont pas de réelle fonction. Ils ont moins de valeur que les objets utilitaires ou encore les œuvres d'art (ou certains jeux qui conservent un sens ou un intérêt en dépit de leur gratuité). L'objet tout à fait superficiel est jetable, éphémère, tributaire des modes passagères et des caprices. Il est purement ornemental, tout en étant de mauvais goût.
La critique de la superficialité (vanité) du monde en général peut se faire au nom de la religion (Ecclésiaste) mais aussi de la philosophie, en particulier au nom de la raison et de la science. Le philosophe nous invite à nous hisser hors de la caverne (Platon) ou à entrer en nous-mêmes (Descartes), afin de ne pas nous laisser leurrer par les illusions des sens. Ce projet consiste à partir à la recherche de la vérité, de la réalité en soi et d'un arrière monde stable caché derrière l'apparence mobile des choses terrestres. C'est aussi une façon de s'émanciper par la pensée du désordre et des malheurs de la vie (conflits, vieillesse, mort, etc.). Enfin, c'est un objectif pour la science qui doit être capable de saisir l'ordre qui régit les phénomènes apparemment instables.
Ce qui nous apparaît immédiatement se donne comme absurde et inexpliqué tant que l'on n'a pas saisi l'origine ou la finalité d'un phénomène. On peut recourir à une explication magique ou scientifique pour tenter de comprendre ce qui nous arrive. Nous sommes donc naturellement portés à chercher le sens de ce qui est, en nous demandant d'où viennent et où vont les effets de surface que nous observons.
Lorsque l'on compare la surface d'une chose à son volume général, on est souvent frappé par sa minceur, voire sa fragilité. La surface peut protéger comme une peau, tout en étant elle-même vulnérable. Il importe donc d'entretenir les surfaces pour éviter que l'altération ne s'étende à l'ensemble, même si parfois il ne s'agit que d'un ravalement de façade. La surface possède aussi une sous face, comme la doublure d'un manteau, le dessous d'un plafond ou la surface de l'eau vue de l'intérieur de l'eau. Mais la sous-face est de même de nature que la surface, en dépit du point de vue que l'on adopte, et s'oppose pareillement au fond.
A propos des langues, on peut assimiler le signifiant (mot) à une surface servant à exprimer un contenu : le signifié (idée). Les signes sont donc destinés à exprimer des idées. Si l'on ne parvient pas à interpréter ces signes, on en reste à la surface sans comprendre le sens de ce que nous entendons ou lisons.

Nous venons de voir en quoi la notion de surface connote l'imperfection, l'incomplétude, l'inachèvement, l'insuffisance. L'homme tend naturellement à compléter les apparences et la surface des choses par une réflexion sur leur nature, leur profondeur. Toutefois, on doit veiller à ne pas perdre pied par rapport au réel et à ne pas s'enfoncer dans l'obscurité d'un hypothétique arrière-monde. C'est ce que l'on peut reprocher au mystique ou au scientifique perdu dans ses abstractions et déconnecté de la vie ordinaire. Le fanatique également paraît plonger son regard au loin, dans l'au-delà d'une utopie déraisonnable, au nom de son mépris pour un ici-bas qu'il juge superficiel. Ce mépris peut aussi porter sur les gens ordinaires considérés comme futiles et ignorants.
Au contraire, le philosophe terre à terre (matérialiste, hédoniste, pragmatique) nous invite à ne pas trop nous perdre dans nos rêveries ou nos spéculations. Par exemple, il exige que toute théorie soit confirmée par l'expérience, que toute opinion soit examinée par d'autres. Il désire aussi que nous restions attachés à la vie, au plaisir, que nous sachions apprécier le chatoiement du monde plutôt que de nous sacrifier corps et âmes à de vaines idoles. La complexité et la mobilité de la surface, dans ce cas, n'est plus un défaut mais au contraire un enrichissement.
Revaloriser la surface et le monde ordinaire peut entraîner une réhabilitation de la vie sociale. Nous devons accepter de nous construire en fonction du regard des autres, car nous existons en fonction de leur regard. Ne plus être vu et reconnu s'est disparaître un peu. L'approfondissement de la vie nécessite certes un certain retrait solitaire pour réfléchir sur sa condition, mais c'est toujours par rapport à ce que nous vivons avec les autres. Dans ce sens, la difficulté ne consiste plus à s'écarter de la vie publique, comme les moines du moyen-âge, mais au contraire à s'affronter à la vie mondaine et au monde en surface. Non plus sortir seul de la caverne, mais s'y plonger avec les autres pour y décrypter les ombres mouvantes.
C'est d'ailleurs un trait discutable de notre époque que de nous inviter à nous exposer en public, à livrer nos secrets intimes et à séduire par l'exposition de notre soit disant personnalité véritable - sans négliger cependant d'importants correctifs cosmétiques. Vivre à la surface du monde, au grand air vaut mieux dit-on que de chercher vainement la vérité dans les profondeurs en se renfermant sur soi. La surface perçue ainsi est exposée en plein jour, elle respire. On accepte alors la matérialité des choses et de son propre corps. Bronzé, sportif, l'homme de l'extérieur brille, comparé à l'ouvrier enchaîné au fond de l'usine ou au triste bureaucrate penché à son bureau. Se dresse ainsi la figure du golden boy, de l'homme public, de la vedette, qui surplombe les profondeurs du haut de son building, tandis que les gens ordinaires grouillent au creux des rues ou dans les galeries du métro. Ainsi, au lieu d'être noyé dans la masse, le héros moderne se dresse à la surface et s'expose sur les premières pages des journaux.
La surface peut se trouver valorisée dans les philosophies plus sensibles à l'esthétique et la poésie qu'à l'aridité scientifique. Au lieu de réduire le réel à une connaissance universelle figée et impersonnelle, comme les modernes, les postmodernes valorisent le flux, la création, la vitalité, l'expérimentation, la spontanéité et la légèreté.
Enfin, bien que légère et souple, la surface reste indispensable du fait de la protection qu'elle nous offre. Que serait l'homme sans les vêtements qui le protègent du froid mais aussi de l'humiliation (au sens où l'homme involontairement nu se sent vulnérable) ? Notre peau à la fois nous protège des agressions extérieures et nous assure un contact charnel avec les êtres.

Nous avons tout d'abord montré en quoi la surface est toujours insuffisante ou mensongère pour l'homme qui, par nature, transcende l'expérience pour en savoir davantage et ne pas se contenter des apparences. Toutefois, nous ne devons pas perdre de vue ce que le monde nous offre comme variété d'expériences. Il importe donc tout autant d'approfondir les situations superficielles que de savoir jouir de la vie. De la même manière, nous devons concilier plaisir à court terme et vision à long terme, jouir d'un côté et prévenir de l'autre. Nous ne pouvons vivre dans la pure spontanéité ni non plus renfermés sur nous-mêmes. De manière générale, fond et surface communiquent ; les choses surgissent à la surface ou bien s'y plongent, apparaissent et disparaissent tout en restant à certains égards les mêmes.

Qui êtes-vous ?

Je suis professeur de philosophie à l'Ecole de design et à Lisaa à Nantes, dirige la revue de philosophie et de technique Tiroir et préside l'association Ouvroir d'Urbain Potentiel. Vous pouvez me contacter ici : raphael.edelman@yahoo.fr