dimanche 14 décembre 2014

CRITIQUE DE L'ETHIQUE SCIENTIFIQUE




L'opposition à l'ignorance, à la superstition, au mensonge, à travers la recherche de la vérité, nous apparaît indubitablement désirable. La science se présente de ce point de vue comme un bien. De même, l'usage des sciences et de ses applications techniques peut être considéré comme un progrès, dès lors que la pratique y gagne en efficacité. Enfin, la gestion technique des affaires sociales et de la vie politique, en tant qu'elle s'appuie sur la science, semble à première vue préférable au gouvernement des hommes dicté par les préjugés. Cette synthèse de la science, de la technique et de la politique constitue l'éthique même des Lumières au XVIIIe siècle et ensuite du Positivisme au XIXe jusqu'à aujourd'hui.

Néanmoins, ce point de vue fut remis en cause, ne serait-ce que par les luttes Luddites du XIXe Angleterre contre la révolution industrielle dans le textile ou encore par l'écologie politique après les crimes d'Auschwitz et d'Hiroshima. En outre, bien avant que ne pèsent sur nous les menaces de la technologie moderne sur la vie, les hommes ont pressenti le danger que représente la technique lorsqu'aucune sagesse ne vient tempérer son orgueil et sa démesure. Dans le Protagoras de Platon, et après que l'homme eût reçu de Prométhée le feu, c'est-à-dire la technique, Zeus dut envoyer Hermes porter aux hommes le sentiment de l'honneur et du droit afin d'éviter que les hommes ne s'anéantissent eux-mêmes. La volonté des savants de maîtriser la nature mais aussi les hommes souleva des questions aussi bien éthiques que politiques. Ainsi le doute surgit quant au bien fondé du recours à la science, comme paradigme principal, dans la technique et dans la politique. Dans ce cas, l'éthique peut être amenée à prendre ses distances par rapport à la science. S'agit-il alors de rendre désirable l'ignorance ? Il est plutôt question de définir un rapport au monde qui soit différent de ce que propose la science et qui soit capable de contrebalancer son pouvoir.





I. Science



La naissance de la science est liée à celle de la philosophie entre le VIe siècle et le Ve avant JC. Elle se nomme en grec épistémé. D'autres notions se lient à elle : aléthéia (vérité), nous (perception), logos (parole), théoria (vision), eidos (idée). Dans le monde latin, apparaissent les mots ratio, contemplatio, mathésis etc.

La conception de la science diffère selon les auteurs, les époques et le vocabulaire favorisé. Essayons tout de même de fournir une vue générale. Dans le cadre de la philosophie, la science répond à un enjeu polémique. Elle s'oppose à l'opinion, le préjugé, l'apparence, la croyance, la superstition, l'erreur, le mensonge etc. Les conceptions de la fausseté elles aussi varient, ainsi que les ennemis désignés de la science à travers les époques : la foule, les sophistes, les poètes, les prêtres, la tradition, les romantiques, etc. Le but que se fixe la science à chaque fois est d'accéder à la connaissance des choses la plus aboutie en écartant ce qui empêche d'y parvenir.

Dans ce cas, un point important de la science (qui en fait rapidement une technique), c'est la manière de procéder, la méthode, le chemin employé. Ici on trouve plusieurs propositions : l'ironie, la maïeutique, le doute, la dialectique, l'intuition, la méditation, l'analyse, la déduction, le calcul, etc. Toutefois, le modèle qui dominera rapidement la science sera celui des mathématiques en raison de sa rigueur, de sa clarté et de son universalité. "Nul n'entre ici s'il n'est géomètre" était-il écrit à l'entrée de l'académie de Platon. De Pythagore à aujourd'hui, le paradigme du calcul reste dominant en science. C'est même ce qui la distingue de la philosophie. Ainsi, la science, dans sa quête de rigueur, tend à se pétrifier dans une technique combinatoire, sans bien réfléchir à ses présupposés. La philosophie se distingue en cela de la science en ce qu'elle interroge la science quant à sa méthode, ses objectifs, voire sa propre religiosité, si l'on considère qu'elle est la religion de la modernité. C'est le point de vue, entre autre, de Jacques Ellul défendu aujourd'hui par l'association Technologos dans ses analyses.

On voit apparaître là l'ambiguïté de la science. Elle fut censée nous libérer de l'opinion tant que la philosophie fut à sa recherche. Mais une fois constituée, elle devient à son tour suspecte et soupçonnée d'être opinion à son tour. Depuis le XIX siècle, et le développement de la science expérimentale, science et philosophie ne cessent de s'accuser mutuellement d'erreur. Aux yeux des scientifiques (et des philosophes privilégiant le modèle scientifique), la philosophie paraît dénuée de tout fondement empirique et se réduit à des spéculations arbitraires (Cf Wittgenstein, Russel ou Carnap). En revanche, la science, aux yeux de certains philosophes, ne représente qu'un aspect abstrait de la réalité qui ne saurait nous fournir un accès suffisant à l'être, voire nous le dissimulerait en le réduisant à quelque chose d'inerte (Cf. Bergson, Husserl, Heidegger).

Ce débat entre deux communautés de savants, les scientifiques et les philosophes, a lieu, en outre, au sein d'une classe d'élites et d'experts et semble inaccessible à la majorité des gens. C'est que les savants prétendent s'élever par définition au dessus de la masse des ignorants. Le philosophe, comme le polytechnicien, se considère comme une sorte d'expert capable d'éclairer les foules. Bien sûr, une critique interne à la profession a lieu. Après tout, le savoir est potentiellement universel et doit pouvoir être démocratisé en principe grâce à diverses pédagogies. Socrate, par exemple, prétend ne rien enseigner et se contenter, par l'ironie et la maïeutique, de mener son élève à découvrir par-lui même les vérités (cependant, Jacques Rancière retient surtout de Socrate la manière dont il disqualifie la parole des autres). Descartes valorise le bon sens comme la chose la mieux partagée et l'idée se diffuse peu à peu que tous les hommes possèdent la Raison de manière identique.


Certains laisseront entendre que moins l'on est savant plus on est proche de la vie réelle et que l'érudition peut devenir une forme d'ignorance ("l'intelligence de la main"). Cette défiance à l'égard des savants peut se faire au nom de diverses valeurs : la religion, la vie, l'action, le peuple, etc. La science, préalablement destinée à s'opposer à l'opinion, est elle-même menacée de devenir une nouvelle forme d'opinion.

La science, prétendument opposée à la tradition, constitue elle-même une forme de culture. Elle représente même certains intérêts de classe. Ainsi, le conflit entre science et tradition n'est-il peut-être rien d'autre qu'un conflit entre deux traditions, deux cultures, voire deux classes, mettons la bourgeoisie et l'aristocratie au XVIIIe, ou le patronat et le prolétariat au XIXe.

Du passé on ne peut tout à fait faire table rase et les enseignements du passé, même modifiés, sont un socle nécessaire à la pensée. Toute révolution scientifique ou intellectuelle finit par se révéler bien plus adhérente à l'histoire et enracinée qu'elle ne le prétend. La science, bien qu'elle estime se situer au-delà de l'histoire et du monde immanent, possède en réalité sa propre histoire. L'évolution du savoir se fait dialectiquement lorsqu'un paradigme dépasse celui qui le précède. Autrement dit Einstein s'oppose à Newton, qui s'oppose à Galilée, qui s'oppose à Aristote. La vérité d'une époque est l'erreur de la suivante.

La science peut également être combattue au nom du vitalisme. L'opposition cartésienne entre la substance étendue et la substance pensante, entre la nature inerte et la conscience, avec la condamnation de l'animisme, a réduit le monde à une matière manipulable. Or, dans le paganisme, les entités naturelles possèdent leur esprit tutélaire et l'esprit des lieux doit être ménagé. Dans le monde monothéiste puis scientifique, au contraire, la nature désenchantée peut être exploitée en tout indifférence (Lynn White Jr, Science 1967).

Le vitalisme lui s'oppose à la mécanisation et la mathématisation galiléenne du réel caractéristique de la science moderne. Ce vitalisme peut être spiritualiste, comme chez Bergson, ou naturaliste comme chez Nietzsche ou Arne Naess, figure importante de l'écologie profonde (deep écologie). L'anthropocentrisme est alors combattu au nom du biocentrisme afin de restituer à la nature sa capacité créatrice intrinsèque. a poésie devient l'expression la plus adéquate de la nature.

Contre la rationalité instrumentale se développent des formes de romantisme, de vitalisme, de naturalisme. Parfois, c'est la distinction même entre l'homme et la nature qui est révoquée. L'homme et la nature, le sujet constituant et l'objet constitué, se fondent en une même réalité et participent d'une même force vitale. Ainsi, au lieu de la science, d'autres rapports à l'être sont recherchés : la méditation, la pensée, l'intuition, etc.





II. La technique


Au commencement, les philosophes s'efforcent de bien distinguer la science et la technique, en valorisant la vie contemplative par rapport à la vie active et, par la même occasion, les intellectuels par rapport aux manuels, voire les hommes libres par rapport aux esclaves. Il faudra attendre Bacon et Descartes pour que fusionnent explicitement à partir du XVIIe science et technique, vérité et utilité, dans une science opérative et non spéculative (Frederic Rouvillois, L'invention du progrès, 1996). Cette tendance se continuera à travers l'encyclopédie de Diderot et d'Alembert, la science expérimentale et le développement de l'industrie née de la coopération entre chercheurs et entrepreneurs. La figure du citoyen-travailleur qui va naître, avec la possibilité très relative de mobilité sociale, parviendra difficilement à faire disparaître les castes, lesquelles se transformeront plutôt en classes, celle des concepteurs et celle des producteurs.

Husserl fait remonter le paradigme instrumental des science au commencement de la science et de la philosophie, bien avant les révolutions coperniciennes, galiléennes et industrielles. Les mathématiques descendent selon lui des techniques d'arpentage grecques (La Crise des sciences, 1936). Mais on pourrait remonter plus loin encore en arrière. Le calcul, comme l'écriture, apparaît avec la comptabilité il y a cinq mille ans en Mésopotamie. La conclusion que l'on peut en tirer est que la conception mathématique de la nature est une conception instrumentale et donc anthropocentriste. La nature n'est pas considérée dans sa valeur intrinsèque à travers ce schéma.

Aussi, la métaphysique a-t-elle préparé de longue date la situation actuelle consistant à réduire la nature à une réserve d'énergie exploitable, malléable et commercialisable. Les "miracles" de la technoscience en médecine, en agriculture, en aéronautique, en informatique etc. ont donné à l'homme un sentiment de toute puissance. Plutôt que de "miracle", il faudrait parler de prestidigitation ou de bluff pour montrer que le spectacle dissimule par son éclat le dessous des cartes et le coût réel de ce qui apparaît. L'idée d'un progrès univoque de la technique suppose de laisser dans l'ombre sa part de déclin, comme par exemple la désagrégation sociale (écarts de richesses, famine, souffrance au travail, maladies physiques et mentales, crise du logement, surpopulation, consumérisme individualiste de masse etc.) et la pollution environnementale (artificialisation des sol, disparition des espèces, pollution maritime, terrestre et atmosphérique, amoncellement des déchets, etc.).

Le développement concomitant de la technoscience et du capitalisme, défini comme un régime économique basé sur la marchandisation des êtres et l'accumulation privée de la richesse, tient à ce que la technoscience fournit le pouvoir de conquérir sans cesse de nouveaux territoires (l'espace colonial, l'espace sidéral et le monde virtuel ou le temps de cerveau disponible) ainsi que de nouveaux marchés.

Il reste à noter que le pouvoir technologique, destiné au départ à domestiquer la nature, s'est étendu à la maîtrise des hommes à travers le développement de la biologie, de la psychologie et de la sociologie. La réponse à la question anthropologique de Kant : "Qu'est-ce que l'homme ?", apparue au XVIIIe siècle, allait-être ambiguë. Il fut perçu, à la fois, à travers le prisme humaniste des droits de l'homme et du progrès et, à la fois, à travers celui du contrôle biopolitique de la population à des fins utilitaires et productives.



Comme le capitalisme libéral, le socialisme du XIXe héritier de Saint Simon, attendait de la technologie un progrès sociale autant qu'instrumental. Les inégalités inhérentes au monde industriel, chez Marx, appartenaient à une période de transition et ne remettaient pas en cause la technologie en elle-même (Aristote avait lui-même tôt entrevu dans les Politiques, à propos des métiers à tisser, que la machine eût pu remplacer un jour les esclave et par là abolir l'esclavage). Toutefois, certains courants socialistes s'opposèrent à la technologie industrielle au nom de la défense de l'artisanat (Les Luddites anglais, Les canuts de Lyon, William Morris). Il s'agissait de défendre la survie des métiers, des savoir faire, de la qualité des produits et d'éviter le chômage, la prolétarisation et la dégradation des conditions de vie au travail mais aussi dans le quotidien. Il s'agit encore aujourd'hui de protéger l'autonomie des producteurs contre l'expropriation des moyens de productions, des terres, des semences et de freiner la délocalisation de l'économie qui a conduit à la production mondialisé et la dépendance au système international technique et financier.

Ce courant vise donc à concilier défense écologique et émancipation sociale. C'est ce qu'on appelle à présent l'écologie politique ou l'écologie sociale qui ne dissocie pas les questions sociales, politiques et environnementales. Toutefois, dans les faits, des conflits violents continuent d'opposer les défenseurs de l'environnement (Greenpeace, la Confédération paysanne, les Ecologistes, certains syndicats de gauche) et les acteurs de la production (Medef, Chasseurs, FNSEA et d'autres syndicats).

L'écologie politique se distingue de l'écologie identitaire d'extrême droite. Elle combat la collusion du capitalisme et de la technologie non pas au nom du nationalisme ou de la tradition pour elle-même mais au nom de l'émancipation des peuples. L'écologie politique se distingue enfin du développement durable et de l'environnementalisme. Très présent dans le cercle des multinationales et des politiciens, le développement durable tente de s'appuyer sur les énergies soit disant renouvelables pour poursuivre la logique de la croissance sans remettre en cause cette organisation de la société.

L'écologie politique et sociale s'est développée en réaction aux événements catastrophiques du XXe siècle, sur le plan militaire (Verdun, Auschwitz, Hiroshima, etc.) et civil (catastrophes nucléaires, chimiques, pétrolières, etc). Inspirés par Heidegger, on peut citer Hanna Arendt, Gunter Anders, Hans Jonas, Zygmund Bauman, etc. En France on peut citer Jacques Ellul, Bernard Charbonneau, Cornelius Castoriadis, Henri Lefevre, Guy Debord, etc. Aux états unis, Murray Bookchin, John Zerzan, Kirkpatrick Sale (Voir aussi les éditions Pièces et main d'oeuvre, Le passager clandestin ou L'Echappée). Se développe une conscience aiguë de la catastrophe, de sa dimension planétaire, de la déshumanisation et de la déresponsabilisation dans le monde moderne. L'idée d'une neutralité de la technologie que les politiques pourraient utiliser de manière vertueuse ou non est mise en doute. La technologie possède une certaine autonomie. Elle se développe par elle-même, fait disparaître la responsabilité des acteurs et génère des nuisances colossales contre lesquelles nous sommes de plus en plus impuissants. Le lien entre démesure technique et domination capitaliste est généralement souligné, mêmes si chacun diverge sur la conception du rapport de cause à conséquence. Faut-il accuser un système technicien impersonnel ou bien les exploiteurs avides et sans vergogne.




III. Politique


La science fut longtemps perçue comme bonne en soi. Elle est symbolisée, par Platon, par la lumière solaire vers laquelle des esclaves enchaînés au fond d'une caverne peinent à se tourner. Dans l'antiquité et au moyen-âge, le Bien et la Vérité s'accordent naturellement. Lorsque la science devint plus empirique que spéculative et que naquit progressivement le positivisme, cette opinion subsista sous une forme nouvelle. La science et la technique allaient permettre l'émancipation des hommes grâce à la maîtrise de la nature. La production de richesses et l'abondance devaient éteindre les conflits issus de la rareté. C'est une idée commune au libéralisme d'un Adam Smith et au socialisme d'un Karl Marx, à l'utilitarisme d'un Jeremy Bentham ou d'un Saint Simon. En fin de compte, la technologie devait conduire inéluctablement au progrès social. Il ne serait plus alors question de gouverner les hommes mais simplement de gérer les choses. Les sciences sociales, dans la continuité de celles de la nature, allaient permettre de guérir la société et d'écarter tous les risques de dissolution. Ce fut donc l'organisation scientifique de la société, de la production à la consommation, qui devait, grâce à une infrastructure rationnelle, conduire vers une société utopique.



Toutefois, la conception technocratique de la politique n'eut pas les effets escomptés. De nombreux outils de contrôle, basés sur la physique, la chimie, la biologie, la psychologie et la sociologie allaient apparaître. Le travail fut organisé de plus en plus rigoureusement et la société de consommation orchestrée par les outils de marketing. Le contrôle des corps et des consciences à des fins productives allaient se développer grâce à des outils de plus en plus efficaces, ce qui se mit à menacer sérieusement l'aspiration des hommes à la liberté individuelle et collective. La science devint un instrument au service de l'économie, permettant d'étendre à toutes choses la logique marchande et d'assurer le maximum de profit. Elle contribua au développement d'une gigantesque bureaucratie gestionnaire qui se substitua aux rapports humains naturels. L'homme, comme la nature, devint une ressource scientifiquement exploitable, ce qui entraîna la disparition accélérée des métiers et des cultures, au profit des professions et des fonctions. Enfin, la culture elle-même se trouva intégrée dans le système économique sous une forme muséale et massifiée. Ce processus, au lieu de développer la démocratie, assura au contraire la souveraineté de quelques uns, en transformant les sociétés et la nature en capitaux (métropolisation, parc à thèmes, centre commerciaux, villes-musées, éco-quartiers, grands projets,etc.).

Contre ce que Michel Foucault appelle la biopolitique, c'est-à-dire la gestion scientifique des sociétés, se sont développés des projets d'autogestion et de mutualisation destinés à rétablir les liens sociaux, l'entraide, le don et la réciprocité. Ces modèles constructifs s'accompagnent de pratiques défensives de contre-pouvoir : désobéissance civile, manifestation, sabotage, sous-veillance etc. Ces pratiques rencontrent soit une opposition violente du pouvoir à travers les interventions policières ou militaires, soit une récupération, sous le nom d'économie sociale et solidaire ou résiliente.

Le développement d'internet a laissé penser, y compris aux plus sévères des technophobes, comme Jacques Ellul, que cette technologie aurait permis une révolution sociale. On a vu cette idée resurgir lors du printemps arabe. Or, même si le réseau numérique transforme l'organisation du monde militant et les forme de résistance, le marketing, le contrôle, les problèmes environnementaux et psychosociaux liés au numériques amènent à mettre en doute les vertus véritables de cette technologie dans l'évolution de la politique. Comme les journaux, la radio et la télévision, internet est très largement contrôlé par les groupes les plus dominants et les plus influents.





III. Éthique



Nous avons vu comme la science investit les champs de la technique et de la politique. Au fond, on peut aisément parler d'une éthique scientifique, ou technoscientifique, pour caractériser notre monde, si l'on entend par éthique : manière d'habiter, selon l'étymologie. On peut également parler d'une éthique des Lumières, basée sur l'assimilation du raisonnable au rationnel et faisant de la science une chose bonne par essence. Nous ne nions pas les acquis relatifs à cette philosophie : combat contre les préjugés, les traditions absurdes, confiance en l'individu comme être de raison quelque soit son âge, son genre, sa culture etc., recherche d'un fondement rationnel commun pour la justice (analyses des laboratoires indépendants dégagés des conflits d'intérêts), développement de l'enseignement pour tous, amélioration des conditions de vie, lutte contre l'insalubrité, la souffrance, exploration de la nature et de l'homme, etc.

Cependant, cette éthique comporte sa part d'ombre. Elle nie trop souvent la vie derrière une approche mécanique et gestionnaire des hommes, du vivant et des choses en général. Elle détruit les milieux naturels réduits au calcul, à la sélection de l'utile et de l'inutile, à la recherche de l'efficacité et du bénéfice. De même, l'environnement social est altéré à travers la réduction des relations humaines à des rapports d'échanges marchands et par la domination des experts. La société se trouve paralysée par ce modèle qui pourtant célèbre désespérément l'innovation. A travers l'injonction à conquérir de nouveaux marchés technologiques, s'exprime le ressassement stérile d'un imaginaire monolithique (par exemple, l'objet connecté permettant de mesurer et contrôler chaque aspect de sa vie ; le téléphone intelligent ; la voiture qui se gare seule ; le frigo qui gère les provisions, etc.). Le monde de la vie présente et future est nié au nom de grands projets dont l'argumentation philanthropique (l'ogm contre la famine ou les nanoparticules contre le cancer) masque à peine les intérêts de leurs promoteurs. La stratégie est identique à celle des patrons paternalistes du XIXe et XXe.

Si la technique et la science apparaissent aujourd'hui avec un visage inquiétant, on nous rassure en nous assurant qu'elles ont la capacité de nous guérir d'elles-mêmes, comme si les techniques pouvaient un jours se débarrasser de leurs effets secondaires. Or le numérique, censé nous faire gagner du temps, nous en fait perdre ; censé nous informer, il nous submerge et détruit notre pouvoir de concentration. La médecine et la biologie, supposés nous guérir, contaminent l'environnement. La chimie, censée nous nourrir, empoisonne les milieux de vie. La technologie, censée nous libérer, développe les instruments de contrôle social. Il apparaît donc que la technoscience a dépassé un certain seuil et commence à grignoter la vie, voire ses propres performances (obsolescence, accidents, embouteillages etc.). Il n'y a plus ici la technique, là la science, là bas la politique, mais une religion fanatique si puissante qu'elle n'est plus perçue. Toutefois, jour après jour, un par un, les gens se lassent et se désintéressent. Pourquoi après tout l'avenir serait-il dominé par le numérique, l'amélioration des performances humaines, la ville 2.0, la culture de masse etc. ?

Dans Science et pouvoir, Isabelle Stengers écrit "ce à quoi les futurs citoyens auront affaire, ce par rapport à quoi les exigences de la démocratie imposent qu'ils deviennent partie prenante, n'a rien à voir avec les légendes dorées de la science faite. Ce à quoi ils devraient devenir capables de s'intéresser, c'est à la science telle qu'elle se fait, avec ses rapports de force, ses incertitudes, les contestations multiples que suscitent ses prétentions, les alliances entre intérêts et pouvoir qui l'orientent, les mises en hiérarchie des questions, disqualifiant les unes privilégiant les autres. C'est à partir de tout cela que se construit leur monde".

A partir de ce constat, les dispositifs participatifs qui se développent actuellement tendent à compléter l'expertise classique des "savants". Mais elles s'appuient pour cela sur une forme de management utilisée par de nouveaux experts, les animateurs de concertation, des médiateurs susceptibles de pacifier les débats et d'arracher un consensus. Ces démarches participatives, menées par les travailleurs sociaux, les designers et les artistes ont pour objet de prévenir les contestations et d'alimenter les stratégies de communication. Ce soft-power, en parodiant un véritable processus démocratique, empêche plus qu'il n'encourage l'expérimentation sociale horizontale. La question se pose alors de trouver une solution qui permettrait de s'émanciper de ces nouvelles méthodes de fabrique du consentement sans que les conflits sociaux dégénèrent en guérilla urbaine ou champêtre. Il faudrait que se développe une culture de la confiance envers les autres et envers soi-même pour qu'ait lieu une participation réelle, éclairée et volontaire des habitants à la construction de leur milieu de vie. Il faudrait une nouvelle révolution anthropologique comparable à celle qui a eu lieu à la fin du moyen-âge et qui a conduit aux Lumières et à l'industrie.



Raphaël Edelman

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