samedi 8 mars 2014

LA PENSEE LIBERTAIRE

Que nous considérions l'histoire comme celle du progrès ou celle du déclin des sociétés, il reste qu'un regard porté sur le présent nous interdit de nous satisfaire de la situation actuelle. Ce mécontentement vient de ce que nous pouvons voir que, dans les sociétés, la justice et la liberté soit disparaissent soit tardent à venir. Or les moyens de l'avènement du Bien diffèrent selon la conception que l'on a d'une société bonne. Qu'est-ce qu'une société bonne ? Est-ce une société où chacun est à sa place, avec une bonne distribution des rapports de pouvoir ; ou bien, plus radicalement, est-ce une société où toute forme de pouvoir aura disparu ? Pour comprendre ce que peut signifier une société libérée de l'oppression, nous nous intéresserons au principe de la pensée libertaire. Il importe de définir clairement en quoi consiste une juste libération de l'autorité pour éviter d'aboutir au contraire de ce qui est attendu. Une distinction nette doit être faite entre une société libertaire et une société chaotique soumise à des forces arbitraires.

1) La liberté politique
Interrogeons-nous en premier lieu sur le sens du concept de liberté politique. Elle se distingue de la liberté psychique en tant que libération du corps. Cette dernière consiste à s'émanciper du poids de la nature et des passions. Il s'agit d'une possibilité principalement humaine liée à la culture. Pour l'animal, la liberté consiste à ne pas être entravé dans sa nature, comme lorsqu'il est en captivité. Mais l'homme étant lui-même un animal qui se domestique, c'est le dépassement de la nature qui caractérisera sa liberté.
Sur le plan politique, la liberté consistera plutôt à faire en sorte que l'homme puisse s'appuyer sur l'aide et la bienveillance de son prochain au lieu d'être opprimé par lui. L'homme libre est celui dont on écoute la parole, dont l'opinion compte et qui n'est pas esclave, au sens où sa vie ne se résume pas à exécuter les ordres d'autrui, comme le ferait sans discuter un animal ou une machine.
Lorsque l'on traite de la liberté, il faut bien sûr s'intéresser à ce dont on se libère. Dans la sphère privée, comme la famille, on s'émancipera, par exemple, de la domination traditionnelle du père de famille. On distinguera cependant l'autorité de la tyrannie qui abuse du pouvoir et fait usage de la violence. Cela laisse en tout cas supposer qu'une autorité peut être légitime en tant qu'elle est bienveillante et que le parent, à peu près comme le maître vis-à-vis de son élève, vise la sécurité, le bien être, l'acquisition de l'autonomie, de la liberté et du savoir-vivre de celui dont il est responsable.
Dans le domaine public, ce dont on doit se libérer, c'est du pouvoir du souverain, du gouvernant, du chef et de ceux qui relaient son pouvoir, en tant que ses ordres sont arbitraires et partiales. Dans le cas du maître vis-à-vis de l'élèves ou de l'expert vis-à-vis du novice, il ne s'agit pas nécessairement de pouvoir et de domination dont il faudrait se libérer mais plutôt de compétence et d'assistance que l'on peut accepter. Lorsque l'on respecte librement l'avis de quelqu'un qui nous apprend une technique et formule des conseils pour nous venir en aide, nous ne subissons pas en principe d'oppression. Mais lorsqu'un être règne sur les autres en vertu de sa naissance ou bien même de sa situation sociale uniquement, la force qu'il exerce ne se justifie plus. Dans ce cas, les sujets auront tout intérêt à s'occuper eux-mêmes de leurs affaires en mutualisant leurs efforts et s'émancipant du pouvoir de quelques uns (par exemple, le seigneur qui règne sur ses vassaux en vertu de sa naissance et leur soustrait leur production en échange de sa protection militaire peut être combattu par les paysans qui auront décidé d'unir leur force pour se défendre eux-mêmes contre leurs envahisseurs et ceux qui prétendent les en protéger).
D'un point de vue historique, la rupture avec le régime féodal correspond à l'essor de la bourgeoisie qui s'appuya, pour se révolter contre la noblesse, sur la force du peuple qui lui-même espérait améliorer sa condition. La fatalité de la naissance devait laisser place à la liberté par le travail. Chaque homme devait avoir les moyens de s'épanouir dans la société. Or une nouvelle forme de domination apparut, ainsi qu'un nouvel esprit révolutionnaire dont Marx est sans doute resté la figure la plus célèbre. L'objectif devint de se libérer non plus de la noblesse mais de la bourgeoisie, cette nouvelle aristocratie assise sur le pouvoir de l'argent et de l'industrie. On voulut parvenir enfin à une société sans classe où plus personne n'aurait été ni maître ni esclave. Cette société aurait été basée sur la coopération et non la compétition qui réintroduit l'inégalité et l'injustice. Mais encore une fois une nouvelle classe se mit à gouverner les autres à la place de la bourgeoisie, celle des bureaucrates parvenus au sommet de l'état révolutionnaire. La raison est, au yeux des anarchistes et des libertaires, que l'on a écarté une classe sans se débarrasser de son appareil oppressif, à savoir l’État. Il ne peut y avoir de société égalitaire dès lors que les décisions dépendent d'un gouvernement et n'émanent pas des gouvernés eux-mêmes. Il faut au contraire que chacun gouverne avec les autres, au lieu que quelques uns règnent sur eux. Dans ces conditions, il faut mettre sur pied une société libertaire, sans prêtres, sans politiciens et sans patrons qui dirigeraient et soumettraient la société.
2) Les principes anarchistes et libertaires
Le terme "libertaire" fut inventé par Joseph Déjacque en 1857 dans L'être humain mâle et femelle où il accuse Proudhon d'être un anarchiste misogyne, conservateur, trop libéral et pas assez égalitaire. Cependant les termes "anarchiste" et "libertaire" sont généralement synonymes. Des publications comme "Le monde libertaire" ou "Alternative libertaire" défendent des idées anarchistes. Sans doute le terme est-il plus agréable à l'oreille. Il échappe à la connotation chaotique et violente du terme "anarchiste" soulignée par des attentats comme ceux commis par Ravachol en 1892. En France, suite aux lois de 1894, interdisant la propagande, les anarchistes s'emparent du mot "libertaires". Le terme est moins péjoratif et même moins politique. C'est celui qui sera utilisé plus volontiers pour désigner la révolution culturelle de mai soixante-huit. Le terme "anarchisme" renvoie plus directement à un courant issu du socialisme et opposé au marxisme, considéré comme trop autoritaire et hiérarchique. En dépit de ces nuances, nous ne commettrons pas de contre-sens en nous attardant sur le terme "anarchiste" pour comprendre le sens de la pensée libertaire.
An en grec signifie "absence de" et Arkhia : "origine, principe, pouvoir, commandement". Ces termes ne sont pas rigoureusement synonymes. "Origines" et "principes" sont plus philosophiques que "pouvoir" et "commandement" qui ont un résonance essentiellement politique. L'anarchie répond à des principes philosophiques en vertu desquels elle rejette le pouvoir politique. Il serait donc plus juste de parler d'"acratie", au sens d'absence de pouvoir, plutôt que d'"anarchie". Nous pourrions préciser encore en disant qu'il ne s'agit d'ailleurs pas tant d'absence de pouvoir que de partage du pouvoir. Dans ce cas, le terme "polycratie" pourrait convenir. On se rapproche alors du terme "démocratie" au sens de démocratie directe. Il est certain en tout cas que l'anarchie n'est pas une absence d'ordre mais plutôt "l'ordre sans le pouvoir" comme l'affirme Proudhon.
L'anarchisme est traversé par une tension importante entre individualisme et collectivisme, avec des figures diamétralement opposées comme Stirner et Bakounine. C'est que l'anarchisme défend l'indépendance individuelle vis-à-vis du groupe, ce qui l'oppose au totalitarisme. En même temps, l'anarchisme reste un mouvement principalement socialiste et anti-libéral qui insiste sur la solidarité entre les individus. Sur cette question la pensée de Kropotkine est éclairante, dans la mesure où il renvoie dos à dos altruisme et égoïsme, en montrant que le sentiment de solidarité est naturel et qu'aider autrui procure en même temps une satisfaction personnelle. Comme le dit Bakounine, "la liberté des autres étend la mienne à l'infini". On notera le contraste avec l'article quatre des droits de l'homme selon lequel "la liberté des uns commence là ou s'arrête celle des autres" et qui tend à défendre la propriété individuelle. Alors que le libéralisme veut faire dépendre le bien commun du bien individuel, avec la théorie de la main invisible, et que le communisme autoritaire vise la priorité inverse, en passant par la dictature du prolétariat, l'anarchisme mise sur un résolution immédiate et non historique. C'est pourquoi, en un sens, l'anarchiste se veut moins utopique que réaliste. Il prétend que la justice est un état de fait, du moins dans les structures modestes, entre amis par exemple, et non un droit qu'il faudrait atteindre à la fin de l'histoire. La principale condition pour que cet état de fait ne soit pas éliminé, c'est la disparition de l'autorité avec sa structure inégalitaire. L'harmonie entre l'individu et la collectivité se situe en deçà du pouvoir. Par conséquent, le véritable moyen de rétablir l'égalité n'est pas de corriger les défauts du système par une évolution et une sophistication du système mais de détruire le système lui-même.
La pensée libertaire est souvent qualifiée d'utopique par rapport à ses objectifs, l'égalité et la liberté, et ses moyens, l'absence d'autorité. En un sens, ses principes régulateurs sont effectivement fort éloignés des faits, ce qui est néanmoins le propre d'un principe régulateur. Mais, par ailleurs, égalité et liberté existent déjà d'une certaine façon dans les groupes conviviaux à petite échelle, comme nous le disions, entre amis, dans certaines familles où les rapports de pouvoirs sont faibles ; ou encore dans l'organisation de certaines sociétés traditionnelles, par exemple chez les Iroquois, les Inuits, les Pygmées, les Santals, les Tiv, les Piaroa, les Merina, les kung, les bochiman, les mbuti, les Guayaki (Pierre Clastres, John Zerzan, David Graeber). Nous pouvons indiquer également les expériences durement réprimées de la commune de Paris en 1871, de la makhnovstchina ukrainienne en 1920, de la CNT espagnole de 1936, de l'actuelle rébellion zapatiste (Jérôme Baschet) et encore une multitude d'organisations anarchistes présentes sur chaque continent (Michael Schmidt).
En dépit de leur ressemblance phonétique, le libertaire et le libéral se distinguent en ce que le libéral réclame la liberté économique principalement alors que le libertaire désire une liberté civique. Au contraire, le libéral doit conserver un minimum de structure autoritaire pour protéger sa propriété. Le libertaire lui rejette toute autorité. Les systèmes de la mutualisation et de la fédération insistent sur une organisation dynamique par le bas et non structurée de manière rigide par le haut. Les libertaires s'opposent donc conjointement à l'autorité du Capital et à celle de l’État, que celui-ci soit totalitaire ou républicain. Car le système représentatif et parlementaire n'est pas perçu comme véritablement démocratique. Les élus forment une aristocratie qui ne représente pas vraiment les intérêts des citoyens. Ainsi, les libertaires, plutôt que de voter pour des professionnels de la politique tous les cinq ans, préfèrent-ils s'engager dans la vie associative et participer eux-mêmes à la politique en militant tout au long de l'année. Évidemment, l'effort requis est plus important, mais la liberté réelle et le bien commun ne peuvent advenir sans sacrifier partiellement le confort personnel. Ce mode de fonctionnement apparaît malaisé à l'échelle d'un territoire important. C'est pourquoi les libertaires ne rejettent pas totalement l'existence de délégués, à condition qu'ils représentent bien l'opinion de leur base, au lieu d'imposer à ceux qu'ils représentent les décisions prises au sommet.
L'anarchisme ne prône donc pas la liberté arbitraire mais le respect du consentement de chacun. Certes, les opinions étant par définition diverses, les conflits existent. Mais les modes de résolution alternatifs et non autoritaires existent également. Le principe est de se rapprocher le plus possible de l'unanimité, quitte à discuter longtemps pour faire évoluer l'opinion de chacun, et d'éviter de soumettre la minorité, souvent fort nombreuse, aux décisions de la majorité. Cela n'est possible que si les individus sont capables d'auto-discipline et possèdent un certain sens moral, en particulier quant au fait de dire la vérité. Certains anarchistes s'appuient sur une conception optimiste de l'homme, perçu comme naturellement bon avant d'être corrompu par une culture égoïste. Mais on peut tout aussi bien supposer que l'homme est naturellement axiologiquement neutre et que tout est une question de culture. C'est pourquoi l'anarchisme, pas plus que les autres courants politiques, ne néglige l'éducation, dont le but véritable est d'apprendre à se gouverner soi-même et à respecter l'intérêt commun (dans les sociétés autoritaires, les hommes n'ont pas appris à se passer de chefs. C'est pourquoi, quand le maître disparaît, aucune autogestion n'est possible et chacun cherche à dominer les autres à son tour. Le désordre qui règne, par exemple, dans les pays qui furent durablement soumis à la brutalité de colons ou à leurs successeurs locaux, n'a pas d'autres causes que l'ordre injustice qui y a perduré).
Par définition, la société libertaire est tolérante et n'interdit rien de ce qui n'est pas nettement nuisible aux autres. Elle laisse donc libre cours à la spontanéité et à l'expression des différences. Pour autant, elle n'ignore pas l'existence de la folie, du crime et du mal en général. Il y a donc bien une éducation, une médecine et une justice libertaires, à travers des modes alternatifs de résolution des conflits, capables de corriger les phénomènes destructeurs. Leurs principes sont non-violents et coopératifs. Les décisions et les sanctions sont décidées collégialement et équitablement.

3) Les dérives et récupérations du modèle libertaire
Nous avons jusqu'à présent tenté de caractériser globalement les fondement de la pensée libertaire. Il nous faut maintenant cerner les écueils et les limites de ce courant de pensée. Tout d'abord, il y a le problème de la mise en pratique de la doctrine. Nous l'avons vu, elle peut être qualifiée d'irréaliste ou encore ne pas pouvoir s'appliquer au-delà d'un groupe restreint. Autrement dit, l'anarchisme serait incapable de transformer sérieusement la société existante avec ses rapports de domination. Les anarchistes et les libertaires sont d'ailleurs partagés sur la méthode : l'une serait révolutionnaire et violente et l'autre réformatrice, post-moderne et reposerait sur des micro-actions ou des manières de vivre locales. La première méthode n’entraînerait rien d'autre qu'une terrible répression et discréditerait le mouvement aux yeux de l'opinion ; et la seconde serait au fond bien utile au système qui la récupère. Ce que l'on peut ainsi reprocher au post-anarchisme issu des années soixante-dix, c'est d’œuvrer plus ou moins consciemment à la récupération des principes libertaires par le système capitaliste. Autrement dit, il s'agit d'un anarchisme devenu rentable et négligeant la critique de l'argent et du profit. C'est tout le néo-management qui hérite alors de principes libertaires, comme la spontanéité, l'autogestion, la participation etc. dans des techniques comme le toyotisme, les ressources humaines, le collaboratifs, la ludification, le bénévolat etc. L'aliénation se fait alors subtile, sous couvert de liberté individuelle, à travers des pratiques esclavagistes travesties en volontariat.
Parallèlement, on voit se développer un pseudo-anarchisme corrompu, nihiliste, cynique, individualiste, égoïste et survivaliste. C'est l'éthique self made man ou golden boy. Seules valent les plaisirs immédiats, la puissance de l'argent et le pouvoir maximal sur autrui. Tout et n'importe quoi doit être consommable et réductible à des flux libidinaux ou monétaires. Le reproche fait parfois aux libertaires, que ce soit par des anarchistes (Jean Claude Michéa), des communistes (Michel Clouscard) ou encore des nationalistes, c'est de n'être pas réellement distincts du libéralisme. La distinction entre liberté civile et économique serait superficielle. L'hédonisme consumériste hérité de mai soixante-huit serait la manifestation la plus emblématique de ce courant libéral-libertaire (Daniel Con-Bendhit) ou encore anarco-capitaliste (Michel Onfray). On peut également évoquer ici les libertariens américains, comme Friedrich Hayek, et leur mélange néo-libéral et anarco-individualiste (Henri Arvon). Ils défendent un libre échange total, avec un complet laisser faire en matière de moeurs, à la manière des abeilles de la fable de Mandeville. Tout serait privatisé et monétisé et la société s'auto-régulerait, avec des inégalités en fin de compte tolérées en vertu d'un darwinisme social. Il existe une autre forme d'anarchisme de droite, mais anti-libérale, le national-anarchisme. Des mouvements racistes peuvent ainsi se déclarer "anti-systèmes" et mélanger arguments identitaires et libertaires - du moins tant qu'ils sont dans l'opposition, la composante libertaire devenant inutile une fois conquis le pouvoir.

4) Les enjeux actuels de la pensée libertaire
Bien que la pensée libertaire s'appuie sur quelques principes fondamentaux, nous voyons qu'elle donne lieu à des tendances complexes, dans la mesure où elle s'est enrichie des enjeux liés à chaque époque. Les communards voulurent s'affranchir de la bourgeoisie libérale, les anarchistes russes du tsarisme ou du bolchevisme, la CNT espagnole du franquisme, les soixante-huitards de la morale bourgeoise, etc. A chaque fois, la cible est bien évidemment le pouvoir en place. Pour comprendre les enjeux libertaires de notre époque, il faudra donc définir qui sont ses ennemis actuels. Il y a bien sûr les adversaires traditionnels : la religion et l'Etat. Mais le plus hégémonique aujourd'hui est sans doute le marché. Certes, les anarchistes continuent de lutter contre la domination des élites, la classe bourgeoise, le pouvoir policier, ainsi que les fondamentalismes et sectarismes en tout genre. Mais ce qui prédomine aujourd'hui, c'est le capitalisme financier et industriel et son infrastructure technologique. Traditionnellement, libertaires et marxistes défendent une conception progressistes de l'émancipation basée sur la foi dans la technique. Les luttes luddites, la défense des traditions et de l'environnement sont souvent perçues comme réactionnaires. C'est sans doute le mouvement écologiste, dans sont développement à partir des années soixante dix, qui a permis de réconcilier dans les esprits le courant libertaire avec le régionalisme et l'indigénisme, à contre courant du développement technique international (Murray Bookchin, Kirkpatrick Sale). Il ne peut plus échapper aux anarchistes aujourd'hui que la techno-science est le principal outil d'exploitation du capitalisme (Jacques Ellul). A tel point qu'à l'extrême gauche se développe, non sans quelques tensions internes, une forme de romantisme militant pour un retour à des communautés frugales et conviviales. La problématique devient alors celle d'éviter que ce repli ne prennent des formes survivalistes qui négligeraient la lutte internationaliste pour l'émancipation globale.
Un autre aspect de l'évolution libertaire, en réaction à mai soixante-huit, est le retour de la question morale par rapport à l'hédonisme hippie ou punk transformés en modèles consuméristes. L'exigence de rigueur, d'ascèse et de décence, caractéristique d'ailleurs de l'anarchisme traditionnel, refait surface, contre une conception libérale-libertaire du jouir sans entrave, du plus de jouir individualiste (Jean-Claude Michéa). Mais il s'agit surtout de bien faire la différence entre, d'un côté, le moralisme bien pensant et hypocrite, relégué bien souvent par la presse à scandale, et, de l'autre côté, les véritables problèmes éthiques engendrés par le mépris total d'autrui et de son environnement inhérent au système libéral, en tant qu'il n'accorde de valeur qu'à la rentabilité de l'action et à l'accumulation des biens.

La pensée libertaire se tient donc à mi-chemin entre deux excès, l'individualisme, en tant qu'il menace l'égalité, et le collectivisme, en tant qu'il menace la liberté. Ceci se traduit aujourd'hui par une tendance hédoniste tentée par le libéralisme d'un côté, et une tendance rigoriste attirée par le conservatisme de l'autre. Les libertaires doivent donc s'efforcer sans cesse de préserver l'égalité autant que la liberté et œuvrer pour une société juste, sans oublier que la disparition de la domination en est la condition. Cela ne signifie nullement que toute transcendance doive être abolie. Doivent rester vivants les idéaux de justice et de liberté, ainsi que la volonté de travailler à leur actualisation, aussi ardue que puisse paraître cette tâche. Il paraît inconcevable aujourd'hui de défendre une pensée libertaire dénuée de toute morale, tant la domination s'autorise du cynisme et du nihilisme en dépit du verni de bonne conscience qu'elle se donne.

Raphael Edelman, février 2014

Crédit Photo : http://www.internationalist.org/unamstrike0899b.html

Qui êtes-vous ?

Je suis professeur de philosophie à l'Ecole de design et à Lisaa à Nantes, dirige la revue de philosophie et de technique Tiroir et préside l'association Ouvroir d'Urbain Potentiel. Vous pouvez me contacter ici : raphael.edelman@yahoo.fr